Alaric l'immortel

Chapitre 54 — Vair L'Inde.



Après la mort de Darius, beaucoup de soldats pensèrent que la guerre était enfin terminée.

Ils se trompaient.

Pendant quelques semaines, l'armée continua pourtant à avancer avec une certaine légèreté. Les hommes parlaient davantage de retour que de conquête. Certains rêvaient déjà de revoir la Macédoine. D'autres imaginaient les richesses qu'ils rapporteraient à leurs familles.

Mais Alexandre ne donna jamais le moindre signe qu'il envisageait de rentrer.

Il continua vers l'est.

Toujours plus loin.

Toujours plus profondément dans les terres de l'ancien Empire perse.

Au début, les soldats pensaient qu'il poursuivait simplement les derniers responsables de la mort de Darius.

Puis ils comprirent que ce n'était pas si simple.

Alexandre ne poursuivait plus seulement des hommes.

Il poursuivait un horizon.

Les grandes batailles disparurent peu à peu.

Il n'y avait plus de roi à affronter.

Plus d'armée gigantesque à vaincre.

Plus de champ de bataille capable de décider du sort du monde en une journée.

À leur place vinrent les montagnes.

Les forteresses.

Les tribus rebelles.

Les embuscades.

Une guerre plus lente.

Plus sale.

Parfois plus dangereuse encore.

Les ennemis frappaient puis disparaissaient.

Ils connaissaient le terrain.

Les passages.

Les grottes.

Les vallées.

Les Macédoniens devaient conquérir chaque colline une à une.

Chaque village.

Chaque fort.

Chaque sommet.

Les journées devenaient épuisantes.

Les armures semblaient plus lourdes.

Les chemins plus escarpés.

Les nuits plus froides.

Parfois, après plusieurs jours de marche, les soldats découvraient qu'ils avaient traversé des montagnes entières pour capturer une poignée de rebelles déjà partis ailleurs.

La frustration grandissait.

Un matin, l'unité d'Alaric avançait dans un défilé étroit lorsque des pierres dévalèrent soudain les pentes.

Des cris éclatèrent.

Des flèches suivirent.

Puis les assaillants disparurent avant même que les soldats puissent organiser une poursuite.

Un homme fut écrasé.

Deux autres blessés.

Et les attaquants s'évanouirent dans les hauteurs comme des fantômes.

Démétrios cracha dans la poussière.

— Je déteste ces montagnes.

— Elles te le rendent bien.

— Au moins les Perses avaient la politesse de rester sur le champ de bataille.

— Tout le monde n'est pas aussi coopératif.

Le jeune homme secoua la tête.

— Je commence à comprendre pourquoi Alexandre veut toujours avancer.

— Pourquoi ?

— Pour sortir de cet enfer.

Alaric eut un léger sourire.

Mais il savait que ce n'était pas la vraie raison.

Alexandre avançait parce qu'il ne connaissait pas d'autre direction.

Pendant ce temps, la réputation d'Alaric grandissait dans l'armée.

Le duel contre Alexandre était devenu une histoire racontée autour des feux de camp.

Chaque semaine, le récit semblait gagner de nouveaux détails.

Certains prétendaient qu'Alaric avait désarmé le roi.

D'autres qu'il l'avait vaincu.

D'autres encore affirmaient que les deux hommes avaient combattu pendant des heures.

La vérité importait peu.

La légende prenait déjà forme.

Et cela inquiétait Alaric.

Plus les hommes parlaient de lui.

Plus ils l'observaient.

Plus ils posaient de questions.

Un soir, un officier vint s'asseoir près du feu.

— On dit que tu as servi dans plusieurs armées grecques.

— Oui.

— Lesquelles ?

— Quelques-unes.

— Tu réponds toujours comme ça ?

— Généralement.

L'officier soupira.

Démétrios éclata de rire.

— Je vous avais prévenu.

— Comment fais-tu pour supporter cet homme ?

demanda l'officier.

— Je me pose la même question depuis des années.

répondit Démétrios.

Quelques soldats rirent.

Même Alaric esquissa un sourire.

Quelques mois plus tard, un événement inattendu secoua le camp.

Alexandre annonça son mariage avec Roxane.

La nouvelle se répandit rapidement.

Les réactions furent diverses.

Certains officiers approuvèrent.

D'autres moins.

Beaucoup de Macédoniens comprenaient mal pourquoi leur roi épousait une princesse orientale.

Autour des feux, les discussions furent nombreuses.

— Une princesse perse.

grommela un vétéran.

— Bactrienne.

corrigea un autre.

— C'est pareil.

— Non.

— Pour moi si.

Les débats se poursuivirent jusque tard dans la nuit.

Certains y voyaient une décision politique.

D'autres une folie.

Quelques-uns parlaient même d'amour, ce qui provoqua immédiatement des éclats de rire.

Démétrios regarda Alaric.

— Et toi ?

— Quoi ?

— Tu en penses quoi ?

Alaric contempla les flammes.

Le bois craquait doucement.

Des étincelles montaient vers le ciel noir.

— Alexandre essaie de construire quelque chose.

— Un empire ?

— Plus que ça.

Le jeune homme fronça les sourcils.

— Je ne comprends pas.

— Lui non plus, parfois.

Démétrios sembla encore plus perdu.

Mais Alaric n'expliqua pas davantage.

Parce qu'il observait Alexandre depuis suffisamment longtemps pour voir ce qui changeait.

Le roi ne voulait plus seulement conquérir.

Il voulait unir.

Mélanger.

Créer un monde nouveau.

Il encourageait déjà certains mariages entre Macédoniens et nobles orientaux.

Il adoptait parfois des coutumes perses.

Il nommait des hommes venus de peuples différents à des postes importants.

Chaque décision provoquait des tensions.

Chaque décision éloignait un peu plus Alexandre de certains de ses compagnons d'origine.

Une idée admirable.

Et dangereuse.

Car les hommes acceptent plus facilement d'être vaincus que d'être transformés.

Les années passèrent.

Lentement.

Puis soudainement.

Durant cette période, Alexandre n'oublia pas le duel qui les avait opposés.

À plusieurs reprises, lorsque l'armée faisait halte, le roi demanda à affronter de nouveau Alaric lors d'entraînements.

Chaque fois, la nouvelle attirait une foule immense.

Chaque fois, les soldats abandonnaient leurs occupations pour venir observer.

Et chaque fois, le résultat était le même.

Ni victoire.

Ni défaite.

Les deux hommes terminaient le combat à égalité.

Parfois Alexandre prenait l'avantage.

Parfois c'était Alaric.

Mais aucun des deux ne parvenait à l'emporter définitivement.

Avec le temps, ces affrontements devinrent presque une tradition dans l'armée.

Les soldats plaisantaient en disant que même les dieux étaient incapables de départager les deux guerriers.

Et à chaque nouveau duel, le respect entre Alexandre et Alaric grandissait davantage.

Démétrios n'était plus le jeune soldat bavard rencontré au Granique.

Son visage s'était durci.

Une cicatrice traversait désormais sa joue.

Ses épaules étaient plus larges.

Son regard plus calme.

Il parlait moins.

Réfléchissait davantage.

Ce qui surprenait encore ceux qui l'avaient connu autrefois.

Il commandait désormais plusieurs hommes.

Des jeunes recrues qui le regardaient avec le même respect qu'il réservait autrefois aux vétérans.

Parfois, Alaric le surprenait à répéter exactement les conseils qu'il lui avait donnés des années auparavant.

Cela l'amusait.

Et le rendait un peu triste.

Parce qu'il savait ce que cela signifiait.

Le temps avançait.

Pour tout le monde.

Sauf pour lui.

Un soir, alors qu'ils montaient la garde ensemble, Démétrios regarda le feu.

Puis Alaric.

Puis le feu.

Puis Alaric de nouveau.

— Quoi ?

demanda finalement Alaric.

— Rien.

— Tu me regardes bizarrement.

— Peut-être.

Alaric le fixa.

Démétrios hésita.

Puis haussa les épaules.

— Tu sais, quand je t'ai rencontré au Granique, j'étais presque un gamin.

— Tu exagères.

— À peine.

Alaric eut un léger sourire.

— Et maintenant ?

— Maintenant, j'ai quelques cicatrices de plus.

— Seulement quelques-unes ?

Démétrios éclata de rire.

— D'accord, beaucoup.

Le silence revint quelques instants.

Puis le jeune vétéran secoua la tête.

— C'est étrange de penser à tout ce temps.

— Dix ans passent vite quand on est en campagne.

— C'est vrai.

Démétrios contempla les flammes.

— J'ai l'impression d'avoir vécu plusieurs vies depuis le Granique.

— C'est souvent l'effet de la guerre.

Le jeune homme acquiesça.

Puis changea de sujet.

La conversation continua naturellement.

Après tout, une dizaine d'années s'étaient écoulées depuis le début de la conquête.

Les hommes avaient vieilli.

Certains davantage que d'autres.

Mais rien chez Alaric n'était encore suffisamment inhabituel pour éveiller de véritables soupçons.

Un jour, une recrue demanda même :

— Depuis combien de temps es-tu dans l'armée ?

Démétrios répondit avant lui.

— Une dizaine d'années de plus que toi.

Les hommes rirent.

Mais certains continuèrent à observer Alaric.

Rien de concret.

Rien de dangereux.

Pas encore.

Mais suffisamment pour réveiller en lui une vieille inquiétude.

Celle qu'il connaissait depuis Sparte.

Depuis Athènes.

Depuis des décennies.

Un jour viendrait où il devrait partir.

Encore.

Abandonner ceux qu'il connaissait.

Disparaître.

Recommencer ailleurs.

Comme toujours.

Cette pensée le poursuivit durant les mois suivants.

Puis un matin, tout changea.

L'armée atteignit les frontières d'un nouveau monde.

Les éclaireurs revinrent avec des récits incroyables.

De fleuves immenses.

De royaumes inconnus.

D'animaux gigantesques utilisés à la guerre.

De terres que même les géographes grecs connaissaient à peine.

L'Inde.

Le simple mot suffisait à alimenter l'imagination des soldats.

Certains prétendaient que l'or y poussait dans les rivières.

D'autres parlaient de monstres.

De peuples étranges.

De jungles infinies.

Comme toujours, les rumeurs voyageaient plus vite que la vérité.

Lorsque les premières plaines apparurent à l'horizon, les hommes s'arrêtèrent quelques instants.

Même les vétérans.

Même les officiers.

Même Alaric.

Ils regardaient tous dans la même direction.

Vers cet horizon inconnu.

Vers ce monde que personne parmi eux n'avait jamais vu.

Le vent soufflait doucement sur les hautes herbes.

Au loin, les terres semblaient s'étendre sans fin.

Démétrios souffla lentement.

— Nous sommes vraiment au bout du monde.

Alaric observa les terres lointaines.

Puis les cavaliers qui ouvraient la route.

Puis Alexandre.

Toujours en tête.

Toujours tourné vers l'avant.

Comme s'il cherchait déjà ce qui se trouvait au-delà.

— Non.

dit-il finalement.

— Pas encore.

Devant eux s'étendait un monde que même Alexandre n'avait jamais vu.

Et pourtant...

Il voulait encore avancer.

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