Chapitre 53 — Le roi et le vétéran
La mort de Darius n'avait pas mis fin à la marche.
Mais elle avait mis fin à quelque chose.
Pendant quelques jours, l'armée ralentit enfin.
Les colonnes avancèrent moins vite.
Les haltes furent plus longues.
Les hommes purent respirer.
Dormir.
Manger.
Réparer leurs équipements.
Pour la première fois depuis longtemps, le camp retrouva un semblant de normalité.
Les forgerons travaillaient du matin au soir.
Le bruit des marteaux résonnait entre les tentes du lever du soleil jusqu'à la tombée de la nuit.
Les guérisseurs soignaient les blessés.
Certains soldats portaient encore les cicatrices de Gaugamèles.
D'autres boitaient.
D'autres encore avaient perdu des amis qu'ils continuaient à chercher du regard dans les rassemblements, avant de se rappeler qu'ils ne reviendraient jamais.
Les cavaliers entretenaient leurs montures.
Les chevaux étaient presque aussi fatigués que les hommes.
On les brossait.
On nettoyait leurs sabots.
On réparait les selles usées par des milliers de kilomètres.
Et les soldats...
Les soldats cherchaient à oublier la guerre.
Au moins pour quelques heures.
Certains jouaient aux dés.
D'autres racontaient des histoires.
D'autres encore vidaient des amphores de vin en prétendant célébrer la victoire alors qu'ils tentaient surtout d'oublier les morts.
Ce fut dans ce contexte que les entraînements reprirent.
D'abord pour maintenir la discipline.
Puis parce que les hommes en avaient besoin.
Combattre à l'entraînement était plus agréable que combattre pour sa vie.
Les officiers organisèrent rapidement des exercices.
Des courses.
Des concours de lancer.
Des démonstrations de cavalerie.
Et surtout des duels.
Les soldats adoraient les duels.
Ils permettaient de mesurer sa valeur sans risquer une flèche perdue ou une charge de cavalerie.
Un cercle se forma rapidement au centre du camp.
Des dizaines de soldats observaient les affrontements.
Puis des centaines.
Les paris circulaient.
Les rires aussi.
L'ambiance ressemblait presque à celle d'une fête.
Presque.
Démétrios était évidemment au premier rang.
Comme toujours lorsqu'il y avait une occasion de perdre de l'argent.
— Je mise deux jours de solde sur Philotas !
Cria-t-il.
— Tu as perdu la semaine dernière.
Lui rappela quelqu'un.
— C'est différent.
— Tu avais dit exactement la même chose.
— Cette fois j'ai réfléchi.
— Voilà pourquoi tu vas perdre.
Les éclats de rire fusèrent.
Même Démétrios finit par rire avec les autres.
Au milieu du cercle, deux soldats s'affrontaient avec des épées d'entraînement.
Le combat était rapide.
Brutal.
Mais bref.
Quelques échanges.
Des coups puissants.
Des esquives maladroites.
Puis l'un d'eux se retrouva dans la poussière sous les acclamations générales.
Les spectateurs applaudirent.
Le vainqueur leva les bras.
Et les paris changèrent immédiatement de propriétaire.
Les duels se succédèrent.
Encore.
Et encore.
Les combattants entraient dans le cercle sous les encouragements.
En ressortaient couverts de sueur.
Parfois de bleus.
Toujours sous les moqueries de leurs camarades.
Puis quelqu'un eut une idée.
Une très mauvaise idée.
— Faites entrer Alaric !
Plusieurs voix approuvèrent immédiatement.
— Oui !
— Lui !
— Faisons-le combattre !
— Il refuse toujours !
— Justement !
Démétrios éclata de rire.
— Voilà enfin un pari intéressant.
Alaric leva les yeux au ciel.
Il était assis à l'écart, profitant enfin d'un moment de calme.
Évidemment, cela ne pouvait pas durer.
— Non.
— Si.
— Non.
— Si.
— Je te déteste.
— C'est réciproque.
Les soldats rirent.
— Allez !
— Juste un combat !
— Montre-nous enfin ce que tu sais faire !
Alaric soupira.
Il connaissait ce genre de situation.
Refuser davantage attirerait encore plus l'attention.
Finalement, poussé par les protestations générales, il entra dans le cercle.
Une épée d'entraînement lui fut lancée.
Il la rattrapa au vol.
L'équilibra dans sa main.
Testa son poids.
Puis soupira une nouvelle fois.
— Un seul combat.
— Bien sûr.
Répondit Démétrios.
Le ton était tellement faux que plusieurs hommes éclatèrent de rire.
Le premier adversaire s'avança.
Un vétéran solide.
Respecté.
Expérimenté.
Un homme qui avait survécu à Issos, Tyr et Gaugamèles.
Pas un amateur.
Le duel commença.
Il dura moins de dix secondes.
CLAC !
Les deux lames se rencontrèrent.
Le vétéran attaqua une seconde fois.
Puis une troisième.
Des coups rapides.
Précis.
Alaric esquiva.
Dévia.
Tourna légèrement sur lui-même.
Comme s'il connaissait déjà les mouvements à venir.
Puis il frappa.
Simplement.
Sans violence.
L'épée d'entraînement s'arrêta contre la gorge de son adversaire.
Silence.
Le vétéran cligna des yeux.
Puis leva les mains.
— Je suis mort.
Quelques rires éclatèrent.
— Encore !
Le deuxième combattant entra.
Puis le troisième.
Puis le quatrième.
Le résultat restait le même.
Alaric ne semblait jamais forcer.
Jamais accélérer.
Jamais perdre son souffle.
Il bougeait peu.
Très peu.
Mais toujours exactement au bon endroit.
Comme si chaque mouvement inutile avait disparu depuis longtemps.
Le deuxième adversaire fut touché au poignet.
Le troisième désarmé.
Le quatrième envoyé au sol après une feinte parfaitement exécutée.
Les spectateurs cessèrent progressivement de plaisanter.
Les paris disparurent.
Les regards changèrent.
Même les officiers commencèrent à observer.
Quelque chose n'était pas normal.
Un homme pouvait être bon.
Très bon même.
Mais ce niveau-là...
C'était autre chose.
Le cinquième adversaire fut désarmé.
Le sixième envoyé dans la poussière.
Le septième abandonna après quelques échanges.
Le huitième tint plus longtemps.
Pas assez.
Le neuvième réussit enfin à toucher Alaric.
Du bout de la lame.
Sur l'épaule.
Les spectateurs poussèrent un cri de victoire.
Puis réalisèrent qu'Alaric avait laissé l'ouverture volontairement pour mettre fin au combat.
Et le silence revint.
Le cercle était désormais entouré de centaines de soldats.
L'ambiance avait changé.
Complètement.
Les hommes ne regardaient plus un camarade participer à un entraînement.
Ils observaient quelque chose de rare.
Quelque chose qu'ils ne comprenaient pas encore.
Un guerrier capable de dominer les meilleurs vétérans de l'armée d'Alexandre sans sembler faire le moindre effort.
Et cela commençait à attirer l'attention des mauvaises personnes.
Et c'est alors qu'un silence inattendu tomba sur le camp.
Les conversations cessèrent.
D'abord près du cercle.
Puis un peu plus loin.
Puis partout.
Comme si une main invisible venait de se poser sur le camp.
Les hommes s'écartèrent.
Instinctivement.
Comme une vague qui recule devant un navire.
Certains se levèrent.
D'autres abandonnèrent leurs paris au milieu d'une phrase.
Même les blessés qui se reposaient sous les tentes tournèrent la tête.
Quelque chose attirait toute l'attention.
Quelque chose de plus important qu'un simple entraînement.
Alaric sentit immédiatement le changement.
Cette sensation particulière qui parcourait une foule lorsqu'un homme exceptionnel apparaissait.
Il tourna la tête.
Et vit Alexandre.
Le roi venait d'arriver.
Entouré de quelques officiers.
Héphaestion marchait à sa droite.
Ptolémée un peu en retrait.
D'autres vétérans l'accompagnaient.
Mais personne ne regardait les officiers.
Tous les regards étaient tournés vers Alexandre.
Même après toutes ces années, sa présence produisait toujours le même effet.
Comme si le monde se réorganisait naturellement autour de lui.
Le roi s'arrêta au bord du cercle.
Il ne parla pas immédiatement.
Il observait.
Les épées.
Les traces dans la poussière.
Les soldats encore essoufflés.
Les hommes vaincus qui se relevaient lentement.
Puis son regard se posa sur Alaric.
Et il ne le quitta plus.
Pendant quelques secondes, personne ne parla.
Le silence devenait presque inconfortable.
Puis Alexandre demanda simplement :
— Qui est cet homme ?
Sa voix n'était pas forte.
Elle n'avait pas besoin de l'être.
Personne ne répondit immédiatement.
Les soldats échangèrent des regards.
Comme si aucun d'eux ne savait vraiment quoi dire.
Après tout...
Qui était Alaric ?
Un vétéran.
Un compagnon de campagne.
Un homme discret.
Toujours présent.
Toujours vivant.
Toujours là.
Mais personne ne connaissait réellement son histoire.
Finalement, Démétrios leva une main.
— Alaric.
Quelques soldats étouffèrent un rire.
Alexandre tourna légèrement la tête vers lui.
— Je sa son nom ?
répondit-il.
Le rire disparut aussitôt.
Démétrios toussota.
— C'est... juste Alaric.
Cette fois, même Alexandre sembla amusé.
Un très léger sourire apparut sur son visage.
Puis il reporta son attention sur le vétéran.
Calmement.
Longuement.
Comme s'il essayait de résoudre une énigme.
Comme s'il cherchait à comprendre comment un simple soldat venait de dominer plusieurs combattants expérimentés sans paraître fournir le moindre effort.
Alaric soutint son regard.
Sans défi.
Sans soumission excessive.
Simplement.
Pendant un instant, quelque chose passa entre eux.
Une reconnaissance silencieuse.
Le regard d'un guerrier vers un autre.
Puis Alexandre tendit la main.
Un officier lui donna immédiatement une épée d'entraînement.
Le roi la fit tourner dans sa paume.
Testa son équilibre.
Puis entra dans le cercle.
Et un silence absolu s'abattit sur le camp.
Même le vent semblait avoir disparu.
Alexandre fit quelques pas.
La poussière craqua sous ses sandales.
Puis il s'arrêta à quelques mètres d'Alaric.
Le cercle paraissait soudain beaucoup plus petit.
Un léger sourire apparut sur son visage.
— On dirait que tu as déjà battu tous les autres.
Autour d'eux, plus personne ne respirait vraiment.
Des centaines de soldats observaient la scène.
Certains avaient déjà vu Alexandre combattre.
Ils savaient ce dont il était capable.
D'autres regardaient Alaric avec une curiosité nouvelle.
Personne n'avait oublié ce qu'il venait de faire subir aux précédents adversaires.
Alaric inclina légèrement la tête.
— Pas tous.
Quelques murmures parcoururent la foule.
Le sourire d'Alexandre s'élargit.
Pas un sourire moqueur.
Un sourire sincère.
Celui d'un homme qui venait enfin de trouver un défi intéressant.
— Bien.
Il leva son épée.
Et prit sa garde.
Le mouvement était fluide.
Naturel.
Précis.
Comme s'il avait tenu une lame toute sa vie.
Ce qui était pratiquement le cas.
Alaric leva la sienne à son tour.
Les deux hommes se firent face.
Immobiles.
La poussière flottait lentement entre eux.
Personne ne parlait.
Personne n'osait parler.
Parce que soudain, tous comprenaient la même chose.
Ce n'était plus un simple entraînement.
Ce n'était même plus un duel.
C'était la rencontre de deux guerriers que la guerre avait façonnés pendant des années.
Deux hommes habitués à survivre là où les autres mouraient.
Deux hommes qui connaissaient la violence mieux que la plupart des généraux.
Alexandre fit un pas en avant.
Alaric ne bougea pas.
Le roi sourit davantage.
— Voyons cela.
Le camp entier retint son souffle.
Le roi sourit davantage.
— Voyons cela.
Le camp entier retint son souffle.
Même les hommes qui plaisantaient quelques instants plus tôt se turent.
Les paris furent oubliés.
Les rires disparurent.
Tous les regards étaient désormais tournés vers le cercle.
Vers le roi.
Vers Alaric.
Puis Alexandre attaqua.
Aucune hésitation.
Aucun avertissement.
Comme sur un champ de bataille.
Son épée fendit l'air avec une vitesse qui surprit même certains vétérans.
CLAC !
Alaric bloqua.
Le choc résonna dans tout le cercle.
Plusieurs soldats sursautèrent.
Ce n'était qu'une arme d'entraînement.
Pourtant l'impact avait ressemblé à celui de deux lames réelles.
Alaric sentit immédiatement la puissance derrière le coup.
Alexandre ne frappait pas pour impressionner.
Il frappait pour gagner.
Même à l'entraînement.
Le roi enchaîna immédiatement.
Une seconde attaque.
Puis une troisième.
Rapide.
Précise.
Implacable.
Chaque coup arrivait sous un angle différent.
Chaque mouvement cherchait une faille.
Une ouverture.
Une erreur.
Alaric recula d'un pas.
Puis d'un autre.
Déviant chaque attaque au dernier instant.
Le bois claquait contre le bois.
Les vibrations remontaient dans ses bras.
Alexandre avançait sans relâche.
Chaque mouvement semblait calculé.
Chaque attaque préparait la suivante.
Il ne combattait pas comme un noble jouant au guerrier.
Il combattait comme un homme qui avait passé sa vie à survivre au milieu des batailles.
Autour du cercle, les soldats observaient en silence.
Ils comprenaient enfin pourquoi Alexandre survivait toujours aux combats.
Le roi était dangereux.
Vraiment dangereux.
Pas seulement comme commandant.
Comme combattant.
CLAC !
CLAC !
CLAC !
Les lames s'entrechoquaient sans arrêt.
La poussière tourbillonnait autour des deux hommes.
Alexandre accéléra encore.
Une feinte haute.
Un changement d'angle.
Une frappe latérale.
Alaric esquiva de justesse.
Le bois passa à quelques centimètres de son visage.
Quelques soldats poussèrent une exclamation.
Le coup aurait touché.
Contre presque n'importe qui.
Mais Alaric n'était pas n'importe qui.
Il avait affronté des guerriers bien avant la naissance de la plupart des hommes présents.
Il avait vu des armées disparaître.
Et mourir.
Son corps bougea presque instinctivement.
Comme si les siècles de combats guidaient chacun de ses gestes.
Il pivota.
Riposta.
Pour la première fois depuis le début du duel.
L'épée d'entraînement siffla vers l'épaule du roi.
Alexandre para le coup.
Mais ses yeux s'illuminèrent.
Enfin.
Enfin quelqu'un contre-attaquait.
Et pas maladroitement.
Le roi recula d'un demi-pas.
Puis sourit.
Un sourire différent.
Plus sérieux.
Plus intéressé.
— Pas mal.
Murmura-t-il.
Alaric ne répondit pas.
Il observait.
Toujours.
Le regard fixé sur les épaules.
Les mains.
Les appuis.
Comme il l'avait toujours fait.
Comme il l'avait fait contre les Perses.
Contre les Spartiates.
Contre des centaines d'adversaires au fil des décennies.
Alexandre attaqua à nouveau.
Cette fois le rythme changea.
Les échanges devinrent plus rapides.
Plus agressifs.
Plus techniques.
Les deux hommes tournaient désormais autour du cercle.
Leurs pieds soulevaient la poussière.
Leurs armes ne cessaient de se rencontrer.
CLAC !
CLAC !
CLAC !
Les coups devenaient si rapides que certains spectateurs avaient du mal à les suivre.
Chaque ouverture apparaissait puis disparue aussitôt.
Chaque erreur potentielle était immédiatement exploitée.
Alexandre tenta une attaque basse.
Alaric la repoussa.
Alaric lança une feinte.
Alexandre ne mordit pas.
Le roi chercha à le pousser vers le bord du cercle.
Alaric tourna sur lui-même et reprit le centre.
Aucun des deux ne prenait l'avantage.
Et c'était précisément ce qui rendait le spectacle fascinant.
Les soldats n'assistaient plus à un simple entraînement.
Ils assistaient à l'affrontement de deux maîtres.
Démétrios sentit un frisson lui parcourir l'échine.
Il connaissait Alaric depuis des années.
Il l'avait vu combattre.
Il savait qu'il était exceptionnel.
Mais jamais il ne l'avait vu obligé de se battre sérieusement.
Jamais.
Et pourtant, face à Alexandre, c'était exactement ce qui se produisait.
De l'autre côté du cercle, plusieurs officiers échangeaient des regards étonnés.
Même eux semblaient impressionnés.
Alexandre, lui, paraissait de plus en plus satisfait.
Chaque fois qu'Alaric bloquait une attaque difficile.
Chaque fois qu'il anticipait une feinte.
Chaque fois qu'il trouvait une réponse parfaite.
Le sourire du roi grandissait.
Comme s'il venait enfin de trouver un adversaire digne de son niveau.
Les spectateurs suivaient chaque mouvement avec difficulté.
Au début, beaucoup étaient venus pour se divertir.
Pour voir un entraînement.
Pour assister à un duel de plus.
Mais depuis plusieurs minutes, plus personne ne riait.
Plus personne ne pariait.
Le cercle entier retenait son souffle.
Les deux combattants évoluaient à une vitesse qui dépassait celle des autres soldats.
Chaque déplacement semblait calculé.
Chaque attaque cachait une intention.
Chaque défense préparait déjà la suivante.
Certains avaient même cessé de cligner des yeux.
Personne ne voulait manquer la moindre seconde du duel.
Démétrios restait bouche ouverte.
— Par les dieux...
Souffla-t-il.
À côté de lui, un vétéran hocha lentement la tête.
— Oui.
C'était tout ce qu'il trouva à dire.
Parce qu'il assistait à quelque chose qu'il n'avait jamais vu auparavant.
Ce n'était plus un simple entraînement.
C'était une démonstration.
Deux hommes qui repoussaient mutuellement leurs limites.
Deux guerriers qui se testaient sans relâche.
Alexandre lança soudain une attaque extrêmement dangereuse.
Une ouverture volontaire.
Un piège.
Le roi laissa volontairement son flanc exposé.
À peine.
Juste assez pour attirer une riposte.
Un combattant ordinaire aurait foncé.
Il aurait cru voir une occasion unique.
Une erreur.
Une faiblesse.
Mais Alaric le vit immédiatement.
Son regard se fixa sur les épaules du roi.
Puis sur ses appuis.
Puis sur la position de sa lame.
Tout était faux.
L'ouverture n'existait pas.
Elle avait été créée pour tuer celui qui tenterait de l'exploiter.
Il ne mordit pas à l'hameçon.
Au lieu d'attaquer, il recula légèrement.
À peine quelques centimètres.
Juste assez pour sortir du piège.
Le roi éclata de rire.
Un rire bref.
Sincère.
Presque admiratif.
— Tu l'as vu.
— Oui.
— Peu de gens le voient.
— Peu de gens survivent assez longtemps pour apprendre.
Les mots étaient sortis avant qu'Alaric ne puisse les retenir.
Pendant une fraction de seconde, le regard d'Alexandre changea.
Comme s'il avait entendu quelque chose d'intéressant.
Comme si cette simple phrase confirmait une intuition.
Puis le combat reprit.
Plus violent encore.
Alexandre avançait désormais avec toute son intensité.
Les coups devenaient lourds.
Explosifs.
Chaque impact résonnait dans les bras d'Alaric.
CLAC !
Une frappe verticale.
Bloquée.
CLAC !
Une attaque latérale.
Déviée.
CLAC !
Une feinte suivie d'un revers.
Esquivée de justesse.
La poussière s'élevait autour d'eux.
Leurs pieds traçaient des cercles dans le sol sec.
Le roi combattait comme il dirigeait ses armées.
Toujours vers l'avant.
Toujours sous pression.
Toujours à la recherche de l'ouverture décisive.
Il ne laissait aucun répit.
Aucune pause.
Aucun instant pour réfléchir.
Chaque seconde ressemblait à une charge de cavalerie.
Alaric comprenait soudain pourquoi tant d'ennemis avaient été balayés.
Alexandre ne laissait jamais le temps de respirer.
Jamais.
Pourtant...
Le roi découvrait lui aussi quelque chose.
Alaric ne commettait aucune erreur.
Aucune.
Pas une seule.
Chaque mouvement était propre.
Économe.
Précis.
Il ne gaspillait aucun geste.
Aucune énergie.
Il semblait toujours savoir où allait tomber le prochain coup.
Comme un homme ayant répété les mêmes gestes des milliers et des milliers de fois.
Comme un vétéran ayant traversé plus de batailles que n'importe quel autre soldat du camp.
Alexandre accéléra encore.
Et pour la première fois depuis le début du duel, il attaqua avec une véritable agressivité.
Les spectateurs reculèrent instinctivement.
Même à distance, ils ressentaient la tension.
Les lames d'entraînement frappaient avec une violence telle qu'elles auraient pu briser des os.
Le roi tenta une série de frappes rapides.
Trois.
Quatre.
Cinq.
Alaric les repoussa toutes.
Puis il contre-attaqua.
Une attaque basse.
Une feinte.
Un changement d'angle.
Alexandre para au dernier instant.
Les deux hommes se séparèrent.
Une seconde seulement.
Le temps d'un souffle.
Puis ils repartirent l'un contre l'autre.
Les sourires avaient disparu.
Chez les deux.
Le duel était devenu sérieux.
Très sérieux.
Même Alexandre semblait avoir oublié les spectateurs.
Même Alaric avait cessé de penser à ce qu'il devait cacher.
Il ne restait plus que le combat.
Puis arriva l'instant que personne n'attendait.
Alexandre attaqua en pivotant.
Une combinaison rapide.
Brillante.
L'épée descendit vers l'épaule.
Puis remonta immédiatement vers le visage.
Une technique difficile.
Rapide.
Presque impossible à contrer.
Plusieurs soldats comprirent immédiatement.
Le duel était terminé.
Personne ne pouvait arrêter cela.
Alaric la bloqua.
Et riposta dans le même mouvement.
Sans réfléchir.
Par pur instinct.
Par expérience.
Par habitude.
Les deux lames traversèrent l'espace simultanément.
Le temps sembla ralentir.
Les spectateurs virent les deux armes avancer.
Virent les deux hommes s'engager totalement dans leur attaque.
Virent l'inévitable se produire.
Puis tout s'arrêta.
Net.
Le bois d'Alaric touchait la gorge d'Alexandre.
Le bois d'Alexandre touchait les côtes d'Alaric.
Le silence tomba.
Total.
Absolu.
Personne ne bougea.
Personne ne parla.
Même le vent semblait s'être arrêté.
Pendant plusieurs secondes, personne n'osa respirer.
Parce que chacun comprenait ce que cela signifiait.
Avec de vraies lames...
Les deux hommes auraient pu mourir.
Ou tuer l'autre.
Les deux combattants restèrent immobiles quelques secondes.
Leurs regards ne se quittèrent pas.
Puis Alexandre abaissa lentement son arme.
Alaric fit de même.
Le roi observa le vétéran.
Longtemps.
Très longtemps.
Comme s'il essayait de comprendre qui il avait réellement devant lui.
Puis un sourire réapparut.
Un sourire sincère.
Respectueux.
— Voilà qui est rare.
Personne n'osa parler.
Alexandre fit quelques pas autour de lui.
Toujours en l'observant.
Comme s'il venait de découvrir quelque chose d'inattendu.
— Depuis combien de temps combats-tu ?
demanda-t-il.
La question était simple.
Mais Alaric sentit immédiatement le danger.
Il choisit soigneusement ses mots.
— Suffisamment longtemps.
Quelques soldats rirent nerveusement.
Alexandre, lui, ne ria pas.
Il continua de le regarder.
Puis hocha lentement la tête.
Comme s'il acceptait la réponse.
Ou comme s'il comprenait qu'il n'obtiendrait rien de plus.
Finalement, il leva son épée vers la foule.
— Cet homme est l'un des meilleurs guerriers que j'ai rencontrés.
Un murmure parcourut immédiatement le camp.
Puis un second.
Puis des dizaines.
Parce qu'Alexandre ne distribuait pas les compliments.
Encore moins ceux-là.
Le roi se tourna une dernière fois vers Alaric.
— J'espère te revoir dans un autre entraînement.
Ses yeux brillèrent légèrement.
— La prochaine fois, je gagnerai.
Cette fois, Alaric sourit.
Un vrai sourire.
Rare.
— Peut-être.
Alexandre éclata de rire.
Puis quitta le cercle sous les regards de centaines de soldats.
Mais quelque chose avait changé.
Alaric le sentit immédiatement.
Désormais, il n'était plus seulement un vétéran anonyme parmi les rangs.
Le roi lui-même venait de le remarquer.
Et dans une armée dirigée par Alexandre...
Cela pouvait être aussi dangereux qu'un champ de bataille.
