Chapitre 52 — La fin de Darius
L'armée quitta Babylone au début du printemps.
Les célébrations étaient terminées.
Les récompenses distribuées.
Les temples visités.
Les discours prononcés.
Pour beaucoup de soldats, il aurait été naturel de s'arrêter là.
Ils avaient vaincu.
Ils avaient survécu.
Ils avaient participé à la chute du plus grand empire du monde.
Que restait-il à accomplir ?
Babylone était derrière eux.
Ses jardins.
Ses palais.
Ses marchés débordants de richesses.
Pendant quelques semaines, les hommes avaient presque oublié la guerre.
Ils avaient mangé à leur faim.
Dormi dans de vrais lits.
Bu plus de vin qu'il n'était raisonnable.
Certains avaient même commencé à rêver du retour.
De la Macédoine.
Des collines de leur enfance.
Des familles laissées derrière eux des années auparavant.
Mais Alexandre ne partageait pas cet avis.
Le roi poursuivait Darius.
Toujours.
Encore.
Comme si une force invisible l'attirait vers l'est.
Comme si la victoire de Gaugamèles n'avait été qu'une étape.
Comme si le monde lui-même refusait de lui offrir une ligne d'arrivée.
Les semaines passèrent.
Puis les mois.
Les routes devinrent plus difficiles.
Les villes plus rares.
Les paysages plus sauvages.
L'immense richesse de Babylone semblait déjà appartenir à un autre monde.
Les plaines fertiles laissèrent place à des terres plus sèches.
Les journées devenaient longues.
Écrasantes.
La poussière s'infiltrait partout.
Dans les vêtements.
Dans les armures.
Dans les yeux.
Les hommes marchaient du lever du soleil jusqu'à la tombée de la nuit.
Et parfois davantage.
Démétrios marchait à côté d'Alaric.
Le visage couvert de poussière.
Comme la plupart des soldats.
— Dis-moi que nous allons bientôt nous arrêter.
— Non.
— Même pour me faire plaisir ?
— Surtout pas.
Le jeune Macédonien poussa un long soupir.
— Nous avons détruit son armée.
Pris sa capitale.
Pris son empire.
Que veut encore Alexandre ?
— Darius.
— Toujours Darius.
— Toujours.
Démétrios donna un coup de pied dans une pierre.
— Je commence à croire qu'il poursuivrait le roi jusqu'au bout du monde.
Alaric ne répondit pas.
Parce qu'il pensait exactement la même chose.
Le soir, autour des feux, les conversations avaient changé.
Autrefois, les soldats parlaient des batailles à venir.
Désormais, ils parlaient du retour.
Des terres qu'ils achèteraient avec leur solde.
Des maisons qu'ils construiraient.
Des enfants qu'ils n'avaient jamais vus grandir.
Certains étaient partis depuis près de dix ans.
Une génération entière semblait s'être écoulée.
Et pourtant, la route continuait.
Toujours vers l'est.
Chaque nouvelle étape apportait son lot de rumeurs.
Certains affirmaient que Darius rassemblait encore une armée.
D'autres qu'il fuyait sans relâche.
D'autres encore qu'il avait abandonné tout espoir.
Personne ne savait réellement.
Même les éclaireurs rapportaient des informations contradictoires.
Parfois, ils annonçaient que le Grand Roi se trouvait à quelques jours de marche.
Puis une semaine plus tard, il semblait avoir disparu à nouveau.
C'était comme poursuivre une ombre.
Puis un matin, tout changea.
Un groupe de cavaliers arriva au galop jusqu'au camp.
Les chevaux étaient épuisés.
Leurs flancs couverts d'écume.
Les officiers furent immédiatement convoqués.
Des messagers coururent dans toutes les directions.
L'agitation se répandit rapidement.
Quelque chose venait de se produire.
Quelque chose d'important.
Quelques heures plus tard, la nouvelle circulait déjà parmi les rangs.
Darius avait été trahi.
Ses propres satrapes s'étaient retournés contre lui.
Les hommes échangèrent des regards incrédules.
Après toutes ces batailles.
Après toutes ces années.
Après tout ce sang versé.
L'Empire perse se dévorait lui-même.
Le nom du principal responsable revenait sans cesse dans les conversations.
Bessos.
L'un des plus puissants nobles perses.
L'un des hommes qui avaient juré fidélité au Grand Roi.
Et désormais son bourreau.
— Voilà comment finissent les empires.
Murmura un vétéran près du feu.
— Pas sous les coups des ennemis.
Sous ceux des amis.
Alexandre ordonna aussitôt une marche forcée.
Les colonnes accélérèrent.
Les haltes furent réduites.
Les hommes avancèrent du lever au coucher du soleil.
Parfois davantage.
Le roi voulait atteindre Darius avant qu'il ne soit trop tard.
Mais la distance était immense.
Et le temps leur échappait.
Les soldats abandonnaient parfois du matériel pour avancer plus vite.
Les chevaux tombaient d'épuisement.
Les officiers eux-mêmes peinaient à suivre le rythme imposé par Alexandre.
Le roi semblait incapable d'accepter l'idée que sa proie puisse lui échapper.
Trois jours plus tard, les éclaireurs revinrent.
Cette fois, leurs visages suffisaient à comprendre.
Ils étaient arrivés trop tard.
Lorsque l'armée atteignit finalement le lieu indiqué, le silence s'abattit sur les rangs.
Même Démétrios ne trouva rien à dire.
Au milieu d'une route poussiéreuse reposait un petit groupe d'hommes.
Quelques gardes.
Des serviteurs.
Et un roi mourant.
Darius III.
Le Grand Roi.
Le maître de l'empire qui avait dominé l'Asie pendant des générations.
L'homme contre lequel Alexandre avait traversé le monde.
Il n'y avait plus de trône.
Plus de couronne.
Plus d'armée.
Plus de gloire.
Seulement un homme abandonné.
Blessé.
Laissé derrière par ceux qui avaient choisi de sauver leur propre vie.
Son char était renversé non loin.
Des traces de lutte marquaient encore le sol.
Le sang avait séché dans la poussière.
Tout autour régnait une étrange tranquillité.
Comme si le monde lui-même observait la fin d'une époque.
Alaric observait la scène à distance.
Il ne ressentait aucune joie.
Aucune satisfaction.
Seulement une étrange tristesse.
Parce qu'il avait déjà vu cela.
Trop souvent.
Les rois paraissent éternels.
Jusqu'au jour où ils tombent.
Alexandre descendit de cheval.
Et s'approcha.
Le silence était total.
Même le vent semblait s'être arrêté.
Personne ne sut exactement ce qui fut dit.
Les soldats étaient trop loin.
Mais certains racontèrent plus tard que Darius avait confié son empire au conquérant.
D'autres affirmèrent qu'il avait demandé vengeance contre ses traîtres.
Peut-être que personne ne connaîtrait jamais la vérité.
Mais lorsque Darius rendit son dernier souffle, Alexandre resta immobile plusieurs secondes.
Comme s'il venait de perdre quelque chose.
Ou peut-être de comprendre quelque chose.
Le dernier Grand Roi venait de mourir.
Et avec lui disparaissait définitivement l'Empire perse.
Pendant quelques instants, personne ne parla.
Même les officiers restèrent silencieux.
Parce qu'ils comprenaient tous ce qu'ils venaient de voir.
Ils n'assistaient pas seulement à la mort d'un homme.
Ils assistaient à la fin d'un monde.
Plus tard dans la journée, Alexandre donna un ordre inattendu.
Darius recevrait des funérailles royales.
Les mêmes honneurs qu'un souverain.
La décision surprit de nombreux soldats.
Mais elle impressionna aussi beaucoup d'entre eux.
Le corps fut préparé avec soin.
Les étendards furent abaissés.
Les cérémonies respectèrent les traditions perses.
Même vaincu, Darius serait traité comme un roi.
Démétrios regarda le cortège funéraire s'éloigner.
— Après tout ce qu'ils se sont fait subir...
Il lui offre des funérailles.
— Parce qu'il le respecte.
Répondit Alaric.
— Même après la guerre ?
— Surtout après la guerre.
Le jeune Macédonien resta silencieux.
Comme s'il réfléchissait à cette idée.
Le soir venu, les hommes pensèrent que tout était enfin terminé.
Leur ennemi était mort.
L'empire était tombé.
La campagne devait logiquement prendre fin.
Pour la première fois depuis longtemps, certains parlaient de rentrer chez eux.
De revoir leurs familles.
Leurs terres.
Leurs villes.
Leurs souvenirs.
Les discussions se prolongèrent tard dans la nuit.
On évoquait déjà les ports grecs.
Les vignobles de Macédoine.
Les marchés de Pella.
Les visages oubliés.
Les voix lointaines.
L'espoir revenait enfin.
Mais le lendemain matin, Alexandre rassembla l'armée.
Les soldats se regroupèrent.
Fatigués.
Curieux.
Plein d'espoir.
Puis le roi annonça la suite.
Ils continueraient vers l'est.
Les traîtres seraient poursuivis.
Les dernières provinces seraient soumises.
La conquête n'était pas terminée.
Un silence lourd accueillit ces paroles.
Cette fois, personne n'applaudit.
Personne ne cria de victoire.
Les hommes restèrent immobiles.
Comme frappés par une réalité qu'ils refusaient encore d'accepter.
Alaric observa les visages autour de lui.
L'incompréhension.
La lassitude.
Parfois même la colère.
Démétrios secoua lentement la tête.
— Darius est mort et L'empire est tombé.
— Oui.
— Alors pourquoi continuons-nous ?
Alaric regarda Alexandre au loin.
Puis les montagnes qui se dressaient à l'horizon.
Puis cette route qui semblait ne jamais finir.
— Parce que Darius n'était pas la fin.
Dit-il doucement.
Le jeune Macédonien suivit son regard.
Et pour la première fois depuis longtemps...
Il n'eut rien à répondre.
Au loin, les sommets de l'Orient se découpaient déjà sous la lumière du matin.
Des terres inconnues.
Des peuples inconnus.
De nouvelles guerres.
De nouveaux morts.
L'ennemi était mort.
Mais la marche continuait.
