Alaric l'immortel

Chapitre 51 — Le roi d'Asie



Après Gaugamèles, l'armée macédonienne ne marcha plus comme avant.

Avant, elle avançait vers un ennemi.

Désormais, elle avançait à travers les ruines d'un empire vaincu.

Partout où elle passait, les portes s'ouvraient.

Les garnisons se rendaient.

Les gouverneurs envoyaient des messagers.

Les villes qui hésitaient encore comprirent rapidement que Darius ne viendrait plus les sauver.

Le Grand Roi avait fui.

Son armée avait été brisée.

Et Alexandre arrivait.

La nouvelle de Gaugamèles se répandit plus vite que le vent.

Dans les villages, les habitants observaient les colonnes macédoniennes avec un mélange de crainte et de curiosité.

Dans les grandes villes, les élites calculaient déjà leur avenir.

Faut-il résister ?

Négocier ?

Se soumettre ?

La réponse semblait évidente.

Personne ne voulait devenir la prochaine Tyr.

Un soir, alors que l'armée installait son camp près d'une route impériale, Démétrios s'assit lourdement près du feu.

Il paraissait encore épuisé par la bataille.

Comme beaucoup d'autres.

— Tu te rends compte ?

Demanda-t-il.

— De quoi ?

— On a vaincu l'Empire perse.

Alaric observa les flammes.

— Oui.

— Tu dis ça comme si on avait simplement réparé une roue de chariot.

— J'essaie encore de comprendre ce que ça signifie.

Démétrios resta silencieux.

Puis hocha lentement la tête.

— Moi aussi.

C'était peut-être cela, le plus étrange.

Ils avaient participé à un événement immense.

Un événement que les hommes raconteraient pendant des générations.

Mais pour ceux qui l'avaient vécu, il ne restait d'abord que la fatigue.

Les blessures.

Les morts.

Et cette impression irréelle d'avoir survécu au basculement du monde.

La route vers Babylone fut presque triomphale.

Les paysages s'ouvrirent devant eux.

Les canaux.

Les champs.

Les villages.

Les palmeraies.

Le monde perse révélait sa richesse avec une générosité presque indécente.

Même les soldats les plus expérimentés restaient parfois silencieux devant l'abondance de ces terres.

À mesure qu'ils approchaient de la capitale, les routes devenaient plus larges et mieux entretenues. Des caravanes chargées d'épices, de tissus précieux et de métaux rares circulaient encore malgré la guerre. Les canaux irriguaient les campagnes avec une efficacité qui impressionnait les Grecs et les Macédoniens.

— On dirait que tout le pays est riche.

Murmura Démétrios un matin.

— C'est pour cela que les Perses ont bâti un empire.

Répondit Alaric.

Puis Babylone apparut.

D'abord comme une ligne sombre à l'horizon.

Puis comme une masse gigantesque qui semblait grandir à chaque heure de marche.

Et tous comprirent qu'ils entraient dans une autre dimension.

La ville était immense.

Majestueuse.

Presque irréelle.

Ses murailles semblaient interminables.

Certaines étaient si larges que plusieurs chars pouvaient y circuler de front.

Ses portes dominaient les routes.

Parmi elles se dressait la célèbre porte d'Ishtar, couverte de briques bleues éclatantes et décorée de lions, de taureaux et de créatures fantastiques.

Même les vétérans restèrent bouche bée devant sa beauté.

Ses temples s'élevaient vers le ciel.

Au-dessus de la ville dominait une gigantesque ziggourat, une montagne de pierre construite par la main des hommes.

Les rues étaient pleines de monde.

De marchands.

De prêtres.

D'artisans.

De soldats.

De peuples venus de tout l'empire.

On entendait des dizaines de langues différentes.

Les odeurs d'encens, de pain chaud, de fruits et d'épices se mélangeaient dans l'air.

Des jardins suspendus étaient évoqués par les habitants, et même si Alaric ne savait pas distinguer la vérité de la légende, tout dans cette cité semblait dépasser l'imagination.

Alaric n'avait jamais rien vu de semblable.

Athènes était bruyante.

Sparte austère.

Pella ambitieuse.

Tyr orgueilleuse.

Alexandrie encore naissante.

Mais Babylone semblait appartenir à un autre âge.

À un monde plus ancien.

Plus vaste.

Plus profond.

Lorsque Alexandre entra dans la ville, les foules se massèrent le long des rues.

Des fleurs furent jetées sur son passage.

Des prêtres vinrent l'accueillir.

Des notables s'inclinèrent.

Certains l'appelaient déjà roi d'Asie.

Les habitants observaient ce jeune conquérant venu de l'ouest avec fascination. Beaucoup avaient entendu parler de lui avant même son arrivée. Certains le craignaient. D'autres espéraient qu'il apporterait la stabilité après les années de troubles.

Démétrios regardait autour de lui, bouche entrouverte.

— Je crois que même trois maisons ne suffiraient pas.

— Pour quoi ?

— Pour contenir tout ce que je veux acheter ici.

Alaric eut un léger sourire.

— Commence par survivre assez longtemps pour toucher ta solde.

— Tu brises toujours mes rêves.

— Je les rends réalistes.

Mais derrière l'émerveillement, Alaric observait Alexandre.

Le roi avançait sous les acclamations.

Son visage restait calme.

Maîtrisé.

Mais quelque chose avait changé depuis la Macédoine.

Ce n'était pas seulement la victoire.

Ni la gloire.

C'était le poids.

Le poids d'un empire qui commençait à se poser sur ses épaules.

Et peut-être aussi le plaisir de le porter.

Les jours suivants furent consacrés aux cérémonies.

Alexandre reçut les hommages.

Confirma certains gouverneurs dans leurs fonctions.

En remplaça d'autres.

Distribua des récompenses.

Organisa l'administration des territoires conquis.

Il visita également les grands temples de la ville et rendit hommage aux traditions locales. Ce geste impressionna les Babyloniens. Contrairement à beaucoup de conquérants, Alexandre ne cherchait pas seulement à dominer. Il voulait être accepté.

Pour beaucoup de soldats, tout cela semblait lointain.

Ils préféraient parler de butin, de repos et de vin.

Mais Alaric comprenait que cette étape était aussi importante qu'une bataille.

Gagner un empire était une chose.

Le gouverner en était une autre.

Un soir, une grande cérémonie fut organisée.

Les torches illuminaient les cours et les terrasses.

Les prêtres babyloniens chantaient dans une langue que la plupart des Macédoniens ne comprenaient pas.

Les officiers portaient leurs plus belles armures.

Les représentants des peuples soumis s'avançaient un à un.

Et au centre de tout cela se tenait Alexandre.

Non plus seulement roi de Macédoine.

Non plus seulement chef des Grecs.

Mais maître d'un empire qui s'étendait plus loin que l'imagination de la plupart des hommes.

Démétrios murmura :

— Il ressemble presque à un dieu.

Alaric ne répondit pas immédiatement.

Il observait Alexandre.

Les torches se reflétaient sur son armure.

Les chants montaient autour de lui.

Des hommes s'inclinaient à ses pieds.

Des peuples entiers semblaient accepter son autorité.

— C'est peut-être le problème.

Dit-il enfin.

Démétrios tourna la tête vers lui.

— Quoi ?

— Que les hommes commencent à le voir ainsi.

Le jeune Macédonien resta silencieux.

Puis regarda de nouveau Alexandre.

Cette nuit-là, alors que Babylone célébrait son nouveau maître, Alaric se sentit étrangement seul.

Il avait déjà vu des hommes devenir des légendes.

Léonidas.

Socrate.

Darius à sa manière.

Mais Alexandre était différent.

Il ne devenait pas une légende après sa mort.

Il la construisait de son vivant.

Pierre après pierre.

Victoire après victoire.

Ville après ville.

Et chaque homme autour de lui participait à cette construction.

Même Alaric.

Même s'il ne le voulait pas.

Les semaines passèrent.

La richesse de Babylone sembla adoucir les soldats.

Ils mangeaient mieux.

Dormaient mieux.

Soignaient leurs blessures.

Certains parlaient déjà de rentrer.

Après tout, la guerre était gagnée.

L'empire perse était tombé.

Darius avait fui loin vers l'est.

Mais Alexandre, lui, ne semblait pas satisfait.

Pas complètement.

Un soir, Démétrios trouva Alaric près des remparts, observant les lumières de la ville.

Depuis leur position, ils pouvaient voir les milliers de lampes qui illuminaient les rues et les palais. Le fleuve Euphrate traversait la cité comme une bande d'argent sous la lune.

— Tu as entendu ?

— Quoi ?

— On repart.

Alaric ne sembla pas surpris.

— Vers l'est ?

— Oui.

— Darius.

Démétrios soupira.

— Il a perdu son empire.

Il a perdu son armée.

Il a perdu Babylone.

Qu'est-ce qu'Alexandre veut de plus ?

Alaric regarda l'horizon.

Au-delà des plaines.

Au-delà des routes.

Au-delà de tout ce qu'ils avaient déjà conquis.

— Sa fin.

Démétrios resta silencieux.

Puis murmura :

— Tu crois qu'il s'arrêtera après ?

Alaric ne répondit pas tout de suite.

Parce qu'il connaissait déjà la réponse.

Du moins, il la craignait.

— Les hommes comme Alexandre ne s'arrêtent pas parce qu'ils ont gagné.

Dit-il enfin.

— Ils s'arrêtent seulement lorsqu'il n'y a plus rien devant eux.

Le jeune homme suivit son regard.

Là-bas, au loin, Darius fuyait encore.

Et Alexandre se préparait déjà à le poursuivre.

Babylone chantait.

Les torches brillaient.

Les hommes célébraient la naissance d'un nouveau roi d'Asie.

Mais Alaric, lui, sentait autre chose.

La victoire avait ouvert une porte.

Et derrière cette porte ne se trouvait pas la paix.

Seulement une route encore plus longue.

Vers l'est.

Toujours plus loin.

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