Chapitre 50 — Le roi et l'empire
Le rugissement des Macédoniens traversa toute la plaine.
Même au milieu du vacarme de la bataille, quelque chose venait de changer.
Les soldats ne comprenaient pas tous ce qui se passait.
Mais ils le sentaient.
Comme un animal sent l'orage avant qu'il n'éclate.
Depuis le début de la bataille, Alexandre avait attiré une partie de la cavalerie perse loin du centre.
Il avait étiré les lignes ennemies.
Forcé Darius à réagir.
Forcé ses officiers à déplacer des unités encore et encore.
Et maintenant, enfin, la faille apparaissait.
Petite.
Presque invisible.
Mais suffisante.
Alexandre l'avait vue.
Comme un aigle aperçoit un mouvement dans l'herbe à des centaines de mètres.
La faille.
Le point faible.
L'instant décisif.
Et désormais, il fonçait droit vers le cœur de l'armée perse.
Droit vers Darius.
La cavalerie des Compagnons accéléra.
Des centaines de cavaliers lancés à pleine vitesse.
Leurs lances abaissées.
Leurs armures étincelantes.
Leurs chevaux écumants.
Vue de loin, la charge ressemblait à une lance gigantesque traversant le champ de bataille.
Une pointe d'acier destinée à percer le cœur même de l'empire perse.
Et rien ne semblait capable de l'arrêter.
— Il y va...
Souffla Démétrios.
Même lui avait compris.
— Oui.
Répondit Alaric.
— Il va vraiment attaquer Darius.
— C'était son objectif depuis le début.
Au centre perse, les officiers commencèrent à réagir.
Des cavaliers furent envoyés pour colmater la brèche.
Des unités changèrent précipitamment de direction.
Des ordres contradictoires circulèrent.
Des messagers galopaient dans tous les sens.
Mais il était déjà trop tard.
Alexandre était lancé.
Et lorsqu'Alexandre était lancé...
Le monde avait souvent du mal à suivre.
Le choc fut monstrueux.
Les Compagnons percutèrent les premières lignes perses.
Des hommes furent projetés au sol.
Des chevaux s'effondrèrent.
Des lances se brisèrent.
La poussière explosa dans toutes les directions.
Le bruit était assourdissant.
Métal contre métal.
Hurlements.
Sabots.
Ordres criés dans plusieurs langues.
La bataille semblait vouloir déchirer le ciel lui-même.
Puis la cavalerie macédonienne continua d'avancer.
Toujours.
Encore.
Comme une lame qui s'enfonce dans une blessure.
Chaque rang perse traversé rapprochait Alexandre de son objectif.
Chaque mètre gagné rapprochait Darius de son destin.
Darius pouvait désormais voir Alexandre.
Et Alexandre pouvait voir Darius.
Des dizaines de mètres seulement les séparaient.
Quelques dizaines de mètres.
Après des années de guerre.
Des milliers de morts.
Des royaumes détruits.
Des villes conquises.
Tout semblait soudain se réduire à cette distance.
À cet instant.
À ces deux hommes.
Le roi de Macédoine.
Le roi des rois.
Autour d'eux, le monde brûlait.
Mais leurs regards étaient déjà tournés l'un vers l'autre.
La garde royale perse s'interposa.
Les Immortels avancèrent.
Les meilleurs guerriers de l'empire.
Des vétérans.
Des professionnels de la guerre.
Des hommes qui avaient juré de mourir avant de laisser tomber leur souverain.
Ils formèrent un mur vivant devant leur roi.
Un dernier rempart.
Une dernière chance.
Alexandre les percuta de plein fouet.
La bataille autour de Darius devint infernale.
Des cavaliers s'entrechoquaient.
Des hommes étaient renversés sous les sabots.
Des lances pénétraient les armures.
Des corps disparaissaient dans la poussière.
Des chevaux blessés hurlaient de douleur.
Des guerriers continuaient à se battre malgré leurs blessures.
Même à distance, Alaric comprenait que l'instant décisif approchait.
Puis quelque chose céda.
Une ligne.
Une formation.
Un groupe de gardes.
Peu importait.
La protection autour de Darius se fissura.
Et soudain...
Le Grand Roi comprit.
Alexandre arrivait.
Vraiment.
Pas une manœuvre.
Pas une menace.
Pas une démonstration.
Alexandre arrivait pour lui.
Pour sa mort.
Pour la fin de son empire.
La peur se répandit.
D'abord chez les gardes.
Puis chez les officiers.
Puis jusque dans l'entourage royal.
Darius hésita.
Une seconde.
Peut-être deux.
Une éternité dans une bataille.
Autour de lui, les hommes mouraient pour le protéger.
Les Immortels tombaient.
Les lignes reculaient.
Et Alexandre avançait toujours.
Toujours plus près.
Toujours plus vite.
Puis Darius fit ce qu'il avait déjà fait à Issos.
Il tourna son char.
Et il fuit.
Le mouvement fut visible.
Même à distance.
Même dans le chaos.
Le char royal changea brusquement de direction.
Les étendards suivirent.
Les gardes se replièrent.
Et la nouvelle se propagea comme un incendie.
— Darius fuit !
— Le roi fuit !
— Le Grand Roi fuit !
Les cris éclatèrent partout.
Chez les Macédoniens.
Chez les Perses.
Dans les deux camps.
Parce que chacun comprenait ce que cela signifiait.
La bataille était perdue.
Le cœur de l'armée perse venait de s'effondrer.
Pourtant...
La victoire n'était pas encore assurée.
Sur l'aile gauche macédonienne, les choses tournaient mal.
Très mal.
Mazaios et la cavalerie perse avaient frappé avec une violence terrible.
Les lignes de Parménion pliaient.
Certaines unités avaient été percées.
Des cavaliers ennemis apparaissaient même derrière les formations macédoniennes.
Là-bas, la bataille était encore indécise.
Là-bas, les hommes mouraient par centaines.
Les phalanges tentaient de maintenir leurs rangs.
Les officiers hurlaient pour empêcher la panique.
Chaque minute coûtait du sang.
Un messager couvert de poussière et de sang traversa le champ de bataille à toute vitesse.
Son cheval semblait prêt à s'effondrer.
Il atteignit Alexandre.
Lui transmit les nouvelles.
Puis repartit.
Démétrios regarda la scène au loin.
— Qu'est-ce qu'il va faire ?
Alaric connaissait déjà la réponse.
Ou du moins, il espérait la connaître.
Parce qu'à cet instant, Alexandre devait choisir.
Le choix dont parleraient les historiens.
Le choix qui sépare parfois un conquérant d'un roi.
Devant lui...
Darius fuyait.
La victoire absolue était à portée de main.
La guerre pouvait s'achever aujourd'hui.
Un seul homme à tuer.
Un seul homme à rattraper.
Le Grand Roi était vulnérable.
Peut-être plus qu'il ne le serait jamais.
Mais derrière lui...
Parménion se battait encore.
Ses soldats mouraient.
Son armée avait besoin d'aide.
Pendant quelques instants qui semblèrent durer une éternité, Alexandre resta immobile.
Autour de lui, ses officiers attendaient.
Le destin retenait son souffle.
Puis il prit sa décision.
Il abandonna la poursuite.
Et fit demi-tour.
— Il revient.
Murmura Démétrios.
— Oui.
— Pourquoi ?
Alaric regarda la cavalerie macédonienne pivoter.
— Parce qu'il est roi des macédonienne.
Les Compagnons se lancèrent alors vers l'aile gauche.
À pleine vitesse.
La poussière s'éleva derrière eux.
Leurs chevaux semblaient voler au-dessus de la plaine.
Et lorsqu'ils frappèrent les cavaliers perses qui encerclaient Parménion...
Le choc fut cataclysmique.
Les Perses ne s'attendaient pas à voir revenir Alexandre.
Encore moins aussi vite.
Encore moins après avoir presque atteint Darius.
Les lignes ennemies vacillèrent.
Puis se brisèrent.
La panique commença.
D'abord localement.
Puis partout.
Parce qu'une rumeur courait déjà dans toute l'armée perse.
Darius avait fui.
Encore.
Et cette fois, il n'y aurait pas de troisième armée.
Pas de troisième chance.
Les soldats commencèrent à abandonner leurs positions.
Puis à reculer.
Puis à courir.
Et enfin...
L'immense armée perse s'effondra.
Comme un château de sable frappé par une vague.
Partout sur la plaine, les hommes jetaient leurs armes.
Les cavaliers cherchaient à s'échapper.
Les officiers tentaient en vain de rétablir l'ordre.
Mais l'empire venait de perdre son dernier combat.
Le soleil descendait lentement lorsque les derniers affrontements cessèrent.
La lumière rouge du soir baignait le champ de bataille.
Transformant la poussière en brume sanglante.
Alaric se tenait au milieu de la plaine.
Essoufflé.
Couvert de sang et de poussière.
Autour de lui s'étendaient des kilomètres de morts.
Des milliers.
Peut-être davantage.
Le prix d'un empire.
Partout gisaient des boucliers brisés.
Des chars renversés.
Des chevaux sans cavaliers.
Des étendards abandonnés.
Le silence revenait peu à peu.
Un silence étrange.
Presque irréel après une telle tempête.
Démétrios arriva à ses côtés.
Le visage gris de fatigue.
Une entaille traversait son bras.
Son armure était cabossée.
Mais il était vivant.
— C'est fini ?
Demanda-t-il.
Alaric observa l'horizon.
Là où Darius avait disparu.
Puis les étendards macédoniens qui dominaient désormais le champ de bataille.
— Oui.
Dit-il finalement.
— Cette fois, c'est vraiment fini.
Le jeune homme suivit son regard.
— Alors Alexandre a gagné.
Alaric resta silencieux quelques secondes.
Puis répondit :
— Non.
Démétrios fronça les sourcils.
— Non ?
— Alexandre n'a pas gagné une bataille aujourd'hui.
Il contempla l'immense plaine de Gaugamèles.
Les milliers de cadavres.
Les chars détruits.
Les étendards perses abandonnés.
Les derniers survivants qui fuyaient vers l'est.
Puis il ajouta :
— Aujourd'hui, il a gagné un empire.
Le vent souffla sur la plaine.
Emportant avec lui la poussière de la bataille.
Et quelque part dans la lumière rouge du crépuscule, tandis que les derniers survivants fuyaient vers l'est...
L'Empire perse venait de mourir.
