Alaric l'immortel

Chapitre 49 — Gaugamèles



L'aube arriva lentement.

Comme si le soleil lui-même hésitait à éclairer ce qui allait se produire.

Les premiers rayons révélèrent peu à peu la plaine.

Immense.

Parfaitement dégagée.

Préparée pour la guerre.

Préparée pour Darius.

Alaric se leva avant les autres.

Comme souvent.

Le camp s'animait déjà.

Les officiers circulaient.

Les cavaliers vérifiaient leurs montures.

Les phalangites ajustaient leurs armures.

Personne ne plaisantait.

Personne ne riait.

Même Démétrios semblait avoir épuisé toutes ses remarques.

Ce qui était inquiétant.

— Tu es silencieux.

Dit Alaric.

Le jeune Macédonien termina de serrer une lanière.

— J'économise mes mots.

— Pourquoi ?

— J'ai peur d'en manquer avant la fin de la journée.

Malgré lui, Alaric sourit.

Puis les trompettes retentirent.

Le son traversa toute la plaine.

Profond.

Solennel.

Implacable.

Les hommes se mirent en marche.

Lorsqu'ils atteignirent les hauteurs dominant le champ de bataille, un silence parcourut les rangs.

Même les vétérans restèrent immobiles.

Même ceux qui avaient combattu au Granique et à Issos.

Même ceux qui prétendaient avoir tout vu.

Parce que ce qui s'étendait devant eux dépassait l'entendement.

L'armée perse.

Elle couvrait la plaine entière.

Des rangs interminables.

Des milliers d'étendards.

Des cavaliers à perte de vue.

Des chars alignés devant les lignes.

Des contingents venus des quatre coins de l'empire.

Le soleil se reflétait sur une mer de métal.

On aurait dit qu'une nation entière était venue combattre.

Démétrios fixa l'horizon.

Puis fixa encore.

— Je retire ce que j'ai dit.

— À propos de quoi ?

— De tout.

Alaric ne répondit pas.

Même lui restait impressionné.

Il avait vu Xerxès.

Il avait vu les Thermopyles.

Mais cela...

Cela ressemblait à quelque chose de plus grand encore.

Au centre de l'immense armée perse flottait l'étendard royal.

Là se trouvait Darius.

Entouré de ses gardes.

De ses Immortels.

De toute la puissance de son empire.

Face à eux, l'armée macédonienne paraissait minuscule.

Une poignée d'hommes défiant un océan.

Pourtant, personne ne quitta son rang.

Personne ne recula.

Parce qu'à leur tête se trouvait Alexandre.

Le roi parcourut les lignes à cheval.

Sans armée de gardes autour de lui.

Sans hésitation.

Il avançait comme s'il se rendait à une victoire déjà acquise.

Les soldats le regardaient passer.

Et quelque chose changeait.

La peur ne disparaissait pas.

Mais elle reculait.

Un peu.

Juste assez.

Puis Alexandre rejoignit son aile droite.

La cavalerie des Compagnons se mit en place.

Les phalanges abaissèrent leurs sarisses.

Les boucliers s'alignèrent.

Le moment était venu.

Au loin, Darius donna le signal.

Les trompettes perses retentirent.

Des milliers de voix répondirent.

La terre sembla vibrer.

Puis l'immense armée perse se mit en mouvement.

Lentement d'abord.

Comme une montagne qui s'éveille.

Puis de plus en plus vite.

Le sol trembla sous des dizaines de milliers de pas.

Des nuages de poussière montèrent vers le ciel.

Les étendards claquaient au vent.

Les trompettes perses résonnaient d'un bout à l'autre de la plaine.

Et soudain...

Les chars à faux s'élancèrent.

Des dizaines.

Puis des centaines.

Les lames fixées à leurs roues étincelaient sous le soleil.

Leurs essieux grinçaient.

Les chevaux galopaient à une vitesse folle.

Ils fonçaient droit vers la phalange macédonienne.

Comme une tempête d'acier.

Comme une vague destinée à tout emporter.

— Tenez !

Hurla un officier.

— Tenez vos rangs !

Personne ne bougea.

Les sarisses restèrent abaissées.

Les boucliers serrés.

Mais Alaric voyait la peur.

Il la voyait dans les mâchoires crispées.

Dans les mains qui tremblaient légèrement sur les hampes des lances.

Dans les regards fixés sur les chars qui grossissaient à chaque seconde.

Les chars approchaient.

Toujours plus vite.

Le bruit devenait assourdissant.

Le martèlement des sabots couvrait presque tous les autres sons.

Les chevaux écumaient.

Les conducteurs hurlaient.

Les lames tournaient si vite qu'elles semblaient former des cercles d'argent.

Démétrios blanchit.

— Par les dieux...

— Devant toi.

Répondit Alaric.

— Ils vont nous traverser !

— Non.

— Comment tu peux en être sûr ?

— Parce qu'Alexandre l'est.

Les chars n'étaient plus qu'à quelques dizaines de mètres.

Puis quelques mètres.

Certains soldats reculèrent instinctivement.

Des officiers les repoussèrent brutalement dans les rangs.

— Tenez !

— Tenez !

— Tenez !

Le monde sembla ralentir.

Puis quelque chose d'extraordinaire se produisit.

Au dernier instant, les rangs macédoniens s'ouvrirent.

Comme les battants d'une porte gigantesque.

Des passages apparurent.

Des couloirs étroits.

Préparés.

Calculés.

Répétés des dizaines de fois à l'entraînement.

Les chevaux, affolés par la forêt de sarisses pointées devant eux, refusèrent de s'y jeter.

Par instinct, ils cherchèrent les ouvertures.

Et s'y précipitèrent.

Les chars s'y engouffrèrent.

Et y furent piégés.

— Maintenant !

hurla un officier.

Des javelots partirent de tous côtés.

Les Agrianes frappèrent avec une précision meurtrière.

Des conducteurs furent transpercés.

D'autres furent arrachés de leurs véhicules.

Des chevaux blessés s'effondrèrent dans des gerbes de poussière.

Un char passa à quelques mètres d'Alaric.

Son conducteur reçut une lance dans la gorge.

Le véhicule dévia brutalement.

Percuta un autre char.

Les deux s'entrechoquèrent dans un fracas de bois brisé et de métal tordu.

En quelques instants, la charge censée briser la phalange se transforma en catastrophe.

Des chars renversés roulèrent dans la poussière.

Des chevaux blessés hurlaient de douleur.

Les hommes criaient.

Les roues brisées tournaient encore dans le vide.

Partout devant les lignes macédoniennes s'étendaient des carcasses de chars détruits.

Démétrios regarda le spectacle avec incrédulité.

— Ils ont échoué...

— Oui.

— C'est impossible.

— Non.

dit Alaric.

— C'est Alexandre.

Mais déjà Darius réagissait.

Le Grand Roi comprit que ses chars ne perceraient pas.

Alors il lança autre chose.

La cavalerie.

Toute la puissance de sa cavalerie.

Des milliers de cavaliers.

Peut-être des dizaines de milliers.

Ils déferlèrent sur les ailes macédoniennes.

Comme une vague géante.

Comme une mer de lances et de chevaux.

Le sol vibrait sous leur charge.

À gauche, les hommes de Parménion furent frappés de plein fouet.

À droite, les cavaliers perses cherchaient à envelopper Alexandre.

Le choc fut terrible.

Des cavaliers tombèrent.

Des chevaux s'effondrèrent.

Des hommes furent piétinés avant même d'avoir pu se relever.

Et Alexandre bougea.

Enfin.

Au lieu de charger directement vers le centre perse, il partit vers la droite.

Toujours plus loin.

Toujours plus vite.

Les Compagnons le suivirent comme un seul homme.

Leurs armures étincelaient sous le soleil.

Leurs longues lances pointaient vers l'avant.

Les cavaliers perses les poursuivirent immédiatement.

Pensant l'intercepter.

Pensant l'envelopper.

Pensant l'écraser.

Darius lui-même observa ce mouvement.

Et donna l'ordre de poursuivre.

Encore.

Toujours plus loin.

Mais Alexandre les attirait.

Comme un chasseur attire sa proie.

Comme un joueur déplace les pièces d'un jeu qu'il maîtrise déjà.

Minute après minute, le gigantesque front perse commença à s'étirer.

À se déformer.

À perdre sa cohésion.

Des espaces apparurent.

Des unités se retrouvèrent séparées.

Les lignes autrefois compactes commencèrent à se distendre.

Alaric le vit.

Même depuis la phalange.

Même au milieu du vacarme.

Quelque chose était en train de se produire.

Quelque chose que peu d'hommes comprenaient encore.

Les soldats voyaient seulement Alexandre s'éloigner.

Mais Alaric voyait davantage.

Il voyait le piège.

Il voyait la faille naître sous les yeux mêmes de Darius.

Puis soudain...

Alexandre tira sur les rênes.

Sa cavalerie pivota.

D'un seul mouvement.

Comme une lame qui change brusquement de direction.

Les Compagnons se reformèrent.

Les cavaliers perses furent pris de court.

Et pour la première fois depuis le début de la bataille...

Une ouverture apparut au centre de l'armée perse.

Une ouverture étroite.

Fragile.

Mais suffisante.

Les yeux d'Alaric s'écarquillèrent.

Il comprit.

Alexandre avait trouvé ce qu'il cherchait depuis le début.

Le chemin vers Darius.

Le chemin vers le cœur de l'empire.

Le chemin vers la victoire.

Et lorsqu'il lança sa cavalerie droit vers cette brèche, un rugissement monta des rangs macédoniens.

La plus grande bataille de son existence venait réellement de commencer.

Et le destin du monde allait se jouer dans les instants qui suivaient.

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