Chapitre 48 — Avant Gaugamèles
L'armée quitta l'Égypte sous un soleil écrasant.
Derrière elle restaient Alexandrie, le Nil et les temples millénaires.
Devant elle s'étendait l'immensité de l'Empire perse.
Et quelque part au-delà de l'horizon...
Darius attendait.
Cette fois, personne ne parlait d'une simple bataille.
Même les plus jeunes soldats comprenaient que quelque chose de différent approchait.
Le Grand Roi avait eu des années pour préparer sa revanche.
Des années pour rassembler des hommes venus de toutes les provinces de son empire.
Des années pour préparer le combat qui déciderait du destin de l'Asie.
À mesure que les Macédoniens progressaient vers l'est, les rumeurs devenaient plus nombreuses.
Et plus inquiétantes.
On parlait d'une armée immense.
D'une armée si vaste qu'elle couvrait l'horizon.
On parlait de chars à faux capables de découper une phalange entière.
De cavaliers innombrables.
D'éléphants venus de contrées lointaines.
Comme toujours, les récits grandissaient à chaque étape.
Mais même les officiers les plus expérimentés reconnaissaient une chose :
Darius préparait quelque chose de gigantesque.
Les routes devenaient plus longues.
Les étapes plus éprouvantes.
L'armée avançait à travers des terres inconnues où les villages semblaient observer les Macédoniens avec méfiance.
Partout, les habitants parlaient de rassemblements de troupes.
De colonnes de cavaliers traversant les plaines.
De convois de ravitaillement interminables.
Chaque témoignage renforçait l'impression que l'Empire perse tout entier se préparait à un dernier affrontement.
Un soir, alors que les soldats terminaient leur repas, Démétrios regarda les flammes.
— Tu crois qu'ils sont vraiment aussi nombreux ?
— Oui.
Répondit Alaric.
— Ah.
— Tu espérais une autre réponse ?
— Beaucoup.
Alaric observa les hommes autour du feu.
Personne ne riait vraiment.
Personne ne plaisantait beaucoup.
Même les vétérans semblaient plus silencieux que d'habitude.
La campagne avait changé.
Le Granique avait été une première victoire.
Issos avait prouvé qu'Alexandre pouvait vaincre Darius.
Mais désormais, le roi perse avait compris son adversaire.
La prochaine bataille serait différente.
Plus préparée.
Plus dangereuse.
— Tu crois vraiment que toutes ces histoires sont vraies ?
Demanda Démétrios après un moment.
Alaric réfléchit.
Il avait vu des guerres.
Des invasions.
Des coalitions de cités grecques.
Des armées perses.
Des mercenaires venus de tous les horizons.
Mais jamais quelque chose comme ce qui se préparait.
— Non.
Avoua-t-il.
Le jeune homme leva les yeux.
— Ça ne me rassure pas du tout.
— Ce n'était pas le but.
— Évidemment.
Les semaines passèrent.
Puis les éclaireurs commencèrent à rapporter des informations précises.
Darius avait choisi lui-même le terrain.
Une vaste plaine.
Parfaitement adaptée à sa cavalerie.
Parfaitement adaptée à ses chars à faux.
Des milliers d'hommes avaient même travaillé à niveler certaines parties du terrain.
À retirer les obstacles.
À préparer le champ de bataille.
Lorsque cette nouvelle arriva dans le camp macédonien, plusieurs soldats échangèrent des regards inquiets.
— Il prépare le terrain ?
Demanda Démétrios.
— Oui.
— Ça ne me plaît pas.
— Moi non plus.
Le jeune homme soupira.
— Je préférais quand c'était Alexandre qui avait les idées inquiétantes.
Malgré lui, Alaric sourit.
Puis le silence revint.
Les officiers commencèrent à réunir les unités plus fréquemment.
Les exercices se multiplièrent.
Les phalanges répétaient leurs manœuvres.
Les cavaliers s'entraînaient jusqu'à l'épuisement.
Même les vétérans étaient rappelés à la discipline la plus stricte.
Quelque chose se préparait.
Et chacun le sentait.
Un soir, Parménion passa inspecter plusieurs positions.
Sa présence seule suffisait à rappeler aux hommes la gravité de la situation.
Le vieux général avait participé à d'innombrables campagnes.
S'il paraissait préoccupé, alors tout le monde avait une raison de l'être.
Quelques jours plus tard, l'armée atteignit une région de plaines immenses.
Les éclaireurs revenaient sans cesse.
Les officiers passaient leurs nuits sur les cartes.
Les patrouilles se multipliaient.
Le danger était proche.
Très proche.
Un matin, l'agitation parcourut tout le camp.
Les soldats sortirent de leurs tentes.
Les conversations cessèrent.
Des cavaliers revenaient.
À toute vitesse.
Leurs chevaux couverts de sueur.
Les éclaireurs avaient trouvé l'armée perse.
Enfin.
La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre.
Darius était là.
Avec toute sa puissance.
Avec tout ce qu'il avait réussi à rassembler.
Avec sa dernière chance.
Dans l'après-midi, certains officiers furent autorisés à observer les positions ennemies depuis une hauteur.
Les récits qu'ils rapportèrent alimentèrent immédiatement les discussions.
Des lignes de cavalerie à perte de vue.
Des contingents venus de Bactriane, de Médie, de Perse et de régions dont beaucoup de Macédoniens n'avaient jamais entendu parler.
Des chars équipés de longues lames fixées aux roues.
Et surtout...
Des effectifs qui semblaient sans fin.
Ce soir-là, personne ne dormit facilement.
Autour des feux, les discussions continuaient tard dans la nuit.
Certains affûtaient leurs armes.
D'autres priaient.
D'autres encore fixaient simplement les flammes.
Comme s'ils cherchaient des réponses.
Démétrios s'assit près d'Alaric.
— Tu sais ce qui est étrange ?
— Quoi ?
— J'ai peur.
Alaric leva un sourcil.
— Encore ?
— Ne recommence pas.
— C'est toi qui recommences.
Démétrios soupira.
— Au Granique, tu m'as dit que c'était normal.
— Oui.
— À Issos aussi.
— Oui.
— Et maintenant ?
Alaric regarda les flammes.
— C'est toujours normal.
Le jeune homme secoua la tête.
— Je savais que tu allais répondre ça.
— Alors pourquoi poser la question ?
Démétrios resta silencieux quelques secondes.
Puis son expression devint plus sérieuse.
— Parce que cette fois, ce n'est pas pareil.
Il hésita.
— Au Granique, j'avais peur de mourir.
À Issos aussi.
Mais cette fois...
Il leva les yeux vers les étoiles.
— J'ai l'impression que le monde entier retient son souffle.
Alaric resta silencieux.
Parce qu'il comprenait exactement ce qu'il voulait dire.
Cette bataille dépassait les soldats.
Dépassait même Alexandre et Darius.
C'était le choc de deux mondes.
Deux empires.
Deux visions de l'avenir.
Et demain, l'une d'elles tomberait.
Dans la nuit, Alexandre parcourut les lignes.
Comme il le faisait souvent avant les grandes batailles.
Les hommes le regardaient passer.
Certains se redressaient.
D'autres murmuraient son nom.
Le roi semblait calme.
Presque serein.
Comme si la plus grande bataille de sa vie n'était qu'une étape supplémentaire.
Cette assurance impressionnait autant qu'elle inquiétait.
Lorsqu'il passa près de leur unité, le silence se fit naturellement.
Alexandre échangea quelques mots avec les officiers.
Puis continua son chemin.
Pourtant, son simple passage sembla alléger un peu le poids qui pesait sur les épaules des soldats.
— Comment il fait ça ?
Murmura Démétrios.
— Faire quoi ?
— Nous convaincre que tout ira bien alors qu'on sait tous que ça risque d'être un massacre.
Alaric observa la silhouette du roi s'éloigner.
— C'est pour ça qu'il est roi.
Lorsque l'obscurité fut la plus profonde, Alaric resta éveillé.
Comme souvent.
Le sommeil venait rarement avant les grandes batailles.
Il observait le ciel.
Pensait aux Thermopyles.
À Sparte.
À Nikandros.
Puis au Granique.
À Issos.
À tout ce chemin parcouru.
À tous ceux qui n'étaient plus là pour voir ce moment.
Des visages oubliés par le reste du monde.
Mais pas par lui.
Au loin, dans la nuit, des milliers de feux perses brillaient à l'horizon.
Une constellation terrestre.
Immense.
Presque infinie.
L'armée de Darius.
Démétrios finit par s'approcher.
Il suivit son regard.
Et resta silencieux plusieurs secondes.
— Par les dieux...
souffla-t-il.
Les feux ennemis semblaient recouvrir la plaine entière.
Comme si une ville gigantesque s'était installée au milieu du désert.
— Tu crois qu'on peut battre ça ?
Demanda-t-il finalement.
Alaric contempla les lumières.
Puis pensa à Alexandre.
À sa détermination.
À sa folie.
À son génie.
Puis il pensa à Darius.
À un roi qui avait déjà fui une fois.
À un homme qui jouait désormais son empire sur une seule bataille.
— Demain...
dit-il calmement.
— Nous allons gagner.
Démétrios tourna la tête vers lui.
— Tu en es sûr ?
Alaric contempla les milliers de feux perses.
Puis il pensa à Alexandre.
À toutes les batailles qu'il avait vues.
À tous les hommes qui avaient sous-estimé le roi macédonien.
— Oui.
Répondit-il.
— Darius a plus d'hommes.
Plus de cavaliers.
Plus de tout.
Mais Alexandre trouvera un moyen.
Il en trouve toujours un.
Démétrios resta silencieux quelques instants.
Puis un léger sourire apparut.
— C'est étrange.
— Quoi ?
— Quand tu dis ça, j'ai presque envie de te croire.
— Alors profite-en.
Ça n'arrive pas souvent.
Le vent souffla doucement sur la plaine.
Les feux vacillèrent.
Des milliers d'hommes dormaient.
Ou tentaient de dormir.
Ignorant lesquels verraient le prochain coucher de soleil.
Au loin, les feux de Darius continuaient de brûler.
Mais pour Alaric, l'issue de cette bataille ne faisait déjà plus vraiment de doute.
La vraie question n'était pas de savoir si Alexandre gagnerait.
La vraie question était ce qu'il ferait après sa victoire.
Et entre les deux armées, dans l'obscurité de la nuit...
L'Empire perse attendait son jugement.
