Alaric l'immortel

Chapitre 47 — Tyr et l'Égypte



Après Issos, beaucoup de soldats pensaient que la guerre était pratiquement terminée.

L'armée du Grand Roi avait été vaincue.

Darius avait fui.

Sa famille était prisonnière.

Aux yeux de nombreux Macédoniens, il ne restait plus qu'à achever un ennemi déjà condamné.

Pendant plusieurs jours, le camp vécut dans l'euphorie de la victoire.

Les hommes parlaient déjà du retour.

Certains imaginaient les terres qu'ils achèteraient avec leur part du butin.

D'autres rêvaient de revoir leur famille après des années de campagne.

Même les vétérans semblaient croire que le plus dur était derrière eux.

Après tout, que pouvait encore faire Darius ?

Il avait perdu une bataille majeure.

Son prestige avait été brisé.

Sa propre famille était désormais entre les mains d'Alexandre.

Pour beaucoup, l'Empire perse ressemblait à un géant blessé qui ne tarderait pas à s'effondrer.

Mais Alexandre voyait les choses autrement.

Là où ses soldats voyaient une guerre presque terminée, lui voyait encore des dangers.

Tant que les cités côtières restaient aux mains des Perses, leur flotte pouvait encore menacer ses lignes de ravitaillement.

Tant que les ports de Phénicie demeuraient fidèles au Grand Roi, la Méditerranée orientale n'était pas sécurisée.

Et Alexandre refusait de laisser derrière lui un ennemi capable de frapper dans son dos.

Alors, au lieu de poursuivre immédiatement Darius, il tourna son regard vers la mer.

Vers Tyr.

Lorsque la nouvelle se répandit dans les rangs, beaucoup furent déçus.

Ils s'attendaient à marcher vers l'intérieur de l'empire.

À poursuivre le roi perse.

Pas à s'arrêter devant une cité lointaine.

Mais personne ne discuta les ordres.

Alexandre avait gagné toutes les batailles qu'il avait livrées.

Sa réputation suffisait à faire taire les objections.

Le voyage jusqu'à Tyr fut relativement calme.

Les routes longeaient parfois la côte.

Le vent marin remplaçait la poussière des plaines.

Pour la première fois depuis longtemps, les soldats purent avancer sans craindre une attaque imminente.

Puis ils aperçurent la ville.

Et le silence tomba.

Même les plus bavards cessèrent de parler.

La cité était bâtie sur une île fortifiée.

Protégée par d'immenses murailles qui semblaient surgir directement des flots.

Les remparts s'élevaient haut au-dessus de la mer.

Massifs.

Impressionnants.

Presque arrogants.

Les tours dominaient les vagues comme si elles défiaient le monde entier.

Lorsque l'armée arriva devant elle, beaucoup comprirent immédiatement le problème.

Une armée pouvait franchir des montagnes.

Traverser des fleuves.

Écraser une phalange ennemie.

Mais comment prendre une ville entourée par la mer ?

Démétrios contempla les remparts au loin.

Pendant plusieurs secondes, il resta bouche bée.

— Je suppose qu'Alexandre a un plan.

— Il en a toujours un.

Répondit Alaric.

— Et si cette fois il n'en a pas ?

— Alors il en inventera un.

Cette réponse résumait parfaitement le roi macédonien.

Les Tyriens, eux, semblaient confiants.

Pourquoi ne l'auraient-ils pas été ?

Leur ville était pratiquement imprenable.

Les navires pouvaient les ravitailler.

Les murailles étaient solides.

Et aucune armée terrestre n'avait les moyens d'atteindre directement l'île.

Depuis les remparts, les défenseurs observaient les Macédoniens avec une assurance presque insolente.

Le siège commença.

Et il dura.

Encore.

Et encore.

Les semaines se transformèrent en mois.

Pour les soldats habitués aux batailles rapides, l'attente fut parfois plus difficile que les combats.

Les journées se ressemblaient toutes.

Réveil avant l'aube.

Travail.

Repas.

Travail encore.

Puis garde de nuit.

Et le lendemain, tout recommençait.

On travaillait du matin au soir.

Transport de pierres.

Construction de machines.

Protection des ouvriers.

Patrouilles.

Gardes.

Toujours les mêmes tâches.

Toujours les mêmes murs face à eux.

La frustration grandissait.

Les Tyriens lançaient parfois des moqueries depuis leurs remparts.

Les soldats répondaient par des insultes.

Puis chacun retournait à son travail.

Un soir, autour d'un feu, Démétrios jeta un caillou dans les flammes.

— Je commence à comprendre pourquoi les dieux ont créé les batailles.

— Pourquoi ?

Demanda Alaric.

— Pour éviter aux hommes de transporter des pierres toute leur vie.

Alaric secoua la tête.

— Tu te plains beaucoup.

— Parce que je porte beaucoup.

— Argument recevable.

Le jeune homme sourit.

Puis regarda la ville au loin.

— Tu crois vraiment qu'on va réussir ?

Alaric observa les murailles illuminées par les dernières lueurs du soleil.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce qu'Alexandre est trop têtu pour échouer.

Quelques jours plus tard, cette affirmation sembla prendre tout son sens.

Alexandre prit alors une décision qui parut complètement folle.

Construire une route jusqu'à l'île.

Une chaussée gigantesque traversant la mer.

Lorsque la nouvelle se répandit dans le camp, beaucoup crurent à une plaisanterie.

Certains rirent.

D'autres pensèrent avoir mal entendu.

Même plusieurs officiers restèrent silencieux pendant quelques instants.

Construire une route sur l'eau ?

L'idée semblait absurde.

Impossible.

Mais Alexandre ne demandait jamais si quelque chose était possible.

Il demandait seulement comment le faire.

Puis les travaux commencèrent.

Et personne ne rit plus.

Des milliers d'hommes déplacèrent des quantités inimaginables de pierre et de bois.

Les ruines de l'ancienne ville continentale furent démontées pour fournir des matériaux.

Des arbres entiers furent abattus.

Des blocs énormes furent traînés jusqu'au rivage.

Puis jetés dans la mer.

Encore.

Et encore.

Jour après jour.

Sous le soleil.

Sous les flèches.

Sous les attaques des Tyriens.

Les défenseurs comprirent rapidement le danger.

Ils lancèrent des projectiles.

Des pierres.

Des javelots.

Des flèches.

Parfois même des navires venaient harceler les ouvriers.

Chaque avancée coûtait du sang.

Alaric participa lui aussi aux travaux.

Comme tout le monde.

Il avait connu des batailles terribles.

Mais rarement une entreprise aussi démesurée.

Chaque soir, ses bras étaient lourds.

Ses épaules douloureuses.

Même pour lui.

Même avec son étrange résistance au temps.

Il observait pourtant la chaussée grandir lentement.

Mètre après mètre.

Comme si une volonté gigantesque modelait la mer elle-même.

Chaque fois que la route avançait, les défenseurs tentaient de la détruire.

Chaque fois qu'elle était endommagée, les Macédoniens recommençaient.

Lentement.

Inlassablement.

Comme si la volonté d'Alexandre se transmettait à toute l'armée.

Et plus les difficultés augmentaient, plus le roi semblait déterminé.

À ce stade, il ne s'agissait plus seulement de prendre une ville.

C'était devenu une question de volonté.

Un duel entre l'orgueil de Tyr et celui d'Alexandre.

Et Alaric commençait à comprendre une chose inquiétante.

Alexandre ne supportait pas qu'on lui résiste.

Pas longtemps.

Pas après lui avoir dit non.

Et Tyr venait précisément de commettre cette erreur.

Un après-midi, alors qu'ils transportaient des blocs de pierre, Démétrios s'essuya le front.

— Je crois que je préférais les Perses.

— Eux aussi.

— Au moins ils avaient la politesse de venir jusqu'à nous.

Alaric eut un léger sourire.

— Continue à porter.

— J'espère que l'immortalité existe.

— Pourquoi ?

— Parce qu'après ça, j'aurai besoin de plusieurs vies pour récupérer.

Les mois passèrent.

Puis finalement, la chaussée atteignit l'île.

Les tours de siège avancèrent.

Les béliers frappèrent les murs.

Et le véritable assaut commença.

Cette fois, la guerre redevint brutale.

Des flèches obscurcirent le ciel.

De l'huile brûlante fut déversée depuis les remparts.

Les cris des blessés résonnaient au-dessus du fracas des machines.

Alaric escalada une échelle au milieu de centaines d'autres soldats.

Une pierre passa si près de lui qu'il sentit le déplacement d'air contre son visage.

Un homme devant lui fut frappé en pleine poitrine.

Projeté dans le vide.

Il disparut parmi les combattants en contrebas.

Puis Alaric atteignit le sommet du mur.

Et la mêlée explosa.

Bouclier contre bouclier.

Épée contre lance.

Chaque mètre devait être arraché.

Chaque pas coûtait du sang.

Les défenseurs combattaient avec l'énergie du désespoir.

Les Macédoniens avec celle de mois de frustration accumulée.

Lorsque la ville tomba finalement, personne ne célébra immédiatement.

Les hommes étaient trop épuisés.

Tyr avait été conquise.

Mais au prix d'efforts immenses.

Ce soir-là, assis devant un feu, Démétrios regarda simplement les flammes.

— Si toutes les villes sont comme ça, je rentre en Grèce.

— Tu ne rentreras pas.

— Non.

Admit-il.

— Probablement pas.

Après Tyr, la campagne continua vers le sud.

Et pour la première fois depuis longtemps, la guerre sembla s'éloigner.

Les villes se soumirent.

Les routes s'ouvrirent.

Les armées perses disparurent de l'horizon.

Puis l'Égypte apparut.

Le contraste fut saisissant.

Après les combats et les sièges, Alaric découvrit une terre différente de tout ce qu'il avait connu.

Le Nil.

Les temples gigantesques.

Les statues colossales.

Les monuments plus anciens que certaines cités grecques.

Même lui resta impressionné.

Les Égyptiens accueillirent Alexandre sans combattre.

Pour beaucoup d'entre eux, les Perses étaient des occupants.

Le Macédonien apparaissait comme un libérateur.

Partout où l'armée passait, les foules se rassemblaient.

Des prêtres venaient saluer le roi.

Des délégations apportaient des présents.

Des cérémonies étaient organisées.

Les prêtres lui parlaient comme à un être exceptionnel.

Et de plus en plus d'hommes commençaient à croire qu'il l'était réellement.

Un jour, près de la côte, Alexandre choisit l'emplacement d'une nouvelle cité.

Une cité qui porterait son nom.

Alexandrie.

À ce moment-là, peu de soldats comprirent l'importance de cette décision.

Pour eux, ce n'était qu'une ville de plus.

Un chantier de plus.

Une autre étape sur une route sans fin.

Mais Alaric observa le jeune roi regarder l'horizon.

Et il comprit quelque chose.

Alexandre ne pensait plus seulement à la guerre.

Il pensait à ce qui viendrait après.

À ce qu'il laisserait derrière lui.

À la trace qu'il graverait dans l'Histoire.

Cette idée troubla Alaric.

Parce qu'elle ressemblait à l'ambition des hommes qui refusent les limites.

Et les hommes qui refusent les limites finissent souvent par vouloir défier le monde entier.

Quelques mois plus tard, alors que l'armée quittait l'Égypte, une nouvelle rumeur commença à circuler.

Darius préparait une nouvelle armée.

Plus grande encore.

Plus vaste que toutes celles qu'il avait déjà levées.

Le Grand Roi n'abandonnait pas.

Et cette fois, il préparait une bataille décisive.

Le genre de bataille dont les hommes parlent encore des siècles plus tard.

Le genre de bataille capable de changer le destin d'un empire.

Autour des feux de camp, les conversations reprirent.

Les soldats parlaient de Darius.

Des chars à faux.

Des Immortels.

Des dizaines de milliers de cavaliers.

Peut-être davantage.

L'armée se remettait en marche.

Vers l'est.

Toujours plus loin.

Vers une nouvelle bataille.

Vers une nouvelle légende.

Vers Gaugamèles.

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