Alaric l'immortel

Chapitre 46 — La fuite du roi des rois



La bataille se déchira au centre.

Ce ne fut pas immédiat.

Pas brutal au début.

Plutôt une fissure.

Un léger désordre.

Une hésitation presque invisible.

Mais Alaric la vit.

Il avait passé trop d'années sur les champs de bataille pour ne pas la reconnaître.

La ligne perse tenait encore.

Les soldats combattaient toujours.

Les ordres circulaient encore.

Mais quelque chose venait de se briser.

Pas dans les corps.

Dans les esprits.

Sur l'aile droite macédonienne, Alexandre continuait sa charge.

Les Compagnons s'enfonçaient vers le cœur de l'armée perse.

Chaque mètre gagné rapprochait le jeune roi de Darius.

Et chaque mètre gagné faisait trembler davantage les lignes ennemies.

Alaric ne voyait pas tous les détails.

La poussière couvrait une partie du champ de bataille.

Les cris masquaient les ordres.

Les hommes s'agitaient devant lui.

Mais il sentait la bataille changer.

Comme on sent un orage tourner au vent.

— Ils hésitent !

Hurla un officier macédonien.

— Poussez !

La phalange obéit.

Les sarisses s'abaissèrent davantage.

Les boucliers se rapprochèrent.

Les hommes poussèrent.

Tous ensemble.

Le choc fut terrible.

Les Perses tentèrent de tenir.

Ils frappèrent.

Crièrent.

Plantèrent leurs talons dans la poussière.

Mais la pression macédonienne augmentait.

Un pas.

Puis un autre.

Puis encore un autre.

Alaric serrait la hampe de sa sarisse à deux mains.

Son épaule blessée ne le faisait presque plus souffrir.

Trop tôt.

Beaucoup trop tôt.

Il força son visage à rester neutre.

Personne ne devait voir.

Personne ne devait comprendre.

Une lame perse surgit sous les pointes.

Alaric la dévia avec son bouclier.

Puis frappa.

La pointe de sa sarisse entra dans la poitrine d'un homme.

Il sentit le choc remonter dans ses bras.

Retira l'arme.

Avança.

Un autre ennemi prit sa place.

Toujours un autre.

Mais cette fois, les Perses reculaient.

Lentement.

Puis de plus en plus vite.

À sa droite, Démétrios avançait avec les autres.

Son visage était couvert de poussière.

Ses yeux brûlaient d'une peur maîtrisée.

Mais il tenait.

Il poussait.

Il frappait.

Il avançait.

Le garçon du Granique n'était plus tout à fait le même.

Autour d'eux, les rangs macédoniens avançaient comme une seule créature.

Les hommes étaient épuisés.

Leurs bras tremblaient sous l'effort.

Leurs jambes s'enfonçaient dans une terre devenue boueuse à force d'être piétinée et imbibée de sang.

Pourtant, aucun ne voulait céder.

La victoire semblait proche.

Et lorsqu'une armée sent la victoire, elle trouve souvent des forces qu'elle ne possédait plus quelques instants auparavant.

— Continue !

Cria Alaric.

— Je continue !

— Plus fort !

— Je fais ce que je peux !

— Fais plus !

Démétrios jura, puis poussa de toutes ses forces.

La ligne macédonienne gagna encore un pas.

Devant eux, un groupe de soldats perses céda brusquement.

Pas une retraite ordonnée.

Un recul instinctif.

Un mouvement de peur.

Les hommes derrière eux furent bousculés.

Une brèche s'ouvrit.

Les officiers macédoniens la virent immédiatement.

— Là !

— En avant !

La phalange s'engouffra.

Le désordre perse s'étendit.

Comme une tache d'huile.

Un soldat ennemi tourna la tête vers le centre.

Puis un autre.

Puis dix autres.

Alaric suivit leurs regards.

Au loin, la poussière se soulevait autour du char royal.

Les étendards perses s'agitaient.

Les gardes de Darius se resserraient.

Quelque chose se passait autour du Grand Roi.

Quelque chose de grave.

Puis un cri parcourut les rangs perses.

Alaric ne comprit pas les mots.

Mais il en comprit le sens.

La peur.

Pure.

Brutale.

Contagieuse.

Les Perses devant lui reculèrent davantage.

Certains cessèrent même de frapper.

Un homme lâcha sa lance.

Un autre fut renversé par ses propres compagnons.

La ligne commença à se défaire.

Démétrios tourna brièvement la tête.

— Qu'est-ce qui se passe ?

Alaric fixa le centre ennemi.

— Alexandre atteint Darius.

Ou presque.

Le jeune homme écarquilla les yeux.

— Il va vraiment attaquer le roi ?

— Oui.

— Par les dieux...

Il semblait partagé entre l'effroi et l'admiration.

Puis les cris se multiplièrent.

Cette fois, même les Macédoniens comprirent.

Darius reculait.

Au début, ce ne fut qu'un mouvement.

Le char royal qui se déplaçait.

Les gardes qui se repliaient.

Les bannières qui changeaient d'orientation.

Puis la vérité se répandit comme une flamme.

Le Grand Roi fuyait.

Darius fuyait.

L'effet fut immédiat.

Chez les Perses, le moral se brisa.

Chez les Macédoniens, un rugissement éclata.

— Darius fuit !

— Le roi fuit !

— En avant !

Le cri passa de rang en rang.

Comme une vague.

Comme un incendie.

Des milliers de voix le répétèrent.

Des milliers de poitrines le hurlèrent.

Même ceux qui ne voyaient pas le char royal comprirent.

Le roi des rois abandonnait le champ de bataille.

Et lorsqu'un roi fuit, son armée cesse souvent d'être une armée.

Elle devient une foule terrifiée.

La bataille bascula pour de bon.

La phalange poussa avec une violence nouvelle.

Les Perses reculèrent.

Puis se retournèrent.

Puis coururent.

Tous ne fuyaient pas.

Certains combattirent encore.

Par courage.

Par devoir.

Par impossibilité de faire autrement.

Des officiers perses tentaient de rallier leurs hommes.

Des nobles continuaient de se battre autour de leurs étendards.

Quelques unités résistèrent même avec une détermination impressionnante.

Mais elles étaient désormais isolées.

Abandonnées par le mouvement général.

Condamnées.

Une armée peut survivre à beaucoup de choses.

Aux pertes.

À la fatigue.

Au désordre.

Mais lorsque les soldats voient leur roi fuir, quelque chose meurt en eux.

Alaric le savait.

Il le voyait.

Il l'entendait.

Le champ de bataille se transforma en chaos.

Les lignes perses se brisèrent.

Des groupes entiers tentèrent de s'échapper vers les passages disponibles.

Les cavaliers cherchaient à se frayer un chemin.

Les fantassins se bousculaient.

Les cris de guerre devinrent des cris de panique.

Les Macédoniens avancèrent.

Puis poursuivirent.

Alaric se retrouva entraîné par le mouvement.

La formation devenait moins stricte.

Les longues sarisses étaient parfois abandonnées.

Les épées sorties.

Le combat se fragmentait.

Il n'y avait plus une grande ligne contre une autre.

Mais des dizaines de petites mêlées.

Un Perse surgit devant lui.

Le visage couvert de poussière.

Les yeux remplis de terreur.

Il attaqua sans technique.

Sans réflexion.

Alaric bloqua.

Frappe courte.

Gorge.

L'homme tomba.

Un autre passa devant lui sans même combattre.

Il courait.

Simplement.

Un Macédonien l'abattit dans le dos.

Démétrios s'arrêta devant cette scène.

Son visage se crispa.

— Il fuyait.

Alaric le saisit par l'épaule.

— Ne t'arrête pas ici.

— Mais il fuyait. Ce n'était plus un combat !

Alaric regarda le cadavre.

Puis le jeune homme.

— La bataille n'épargne pas ceux qui tournent le dos.

Démétrios sembla vouloir répondre.

Mais aucun mot ne vint.

Il avait encore des choses à apprendre.

Des choses qu'Alaric aurait préféré qu'il n'apprenne jamais.

Une nouvelle vague de soldats perses tenta de passer près d'eux.

Cette fois, certains étaient encore armés.

Un homme se jeta sur Démétrios.

Le jeune Macédonien réagit plus vite qu'avant.

Son bouclier monta.

Sa lame frappa.

L'ennemi tomba.

Démétrios recula d'un pas, le souffle court.

— Je l'ai eu.

Dit-il, presque surpris.

— Oui.

— Cette fois, je l'ai vraiment eu.

— Oui.

— Je crois que je déteste ça.

Alaric ne répondit pas.

Parce qu'il n'y avait rien à dire.

Au loin, Alexandre poursuivait Darius.

Ou tentait de le faire.

Les cavaliers macédoniens disparaissaient dans la poussière à la suite du char royal.

Les cris continuaient.

Les sabots frappaient la terre.

Les étendards perses tombaient les uns après les autres.

Le soleil montait dans le ciel.

La chaleur devenait étouffante.

La poussière collait à la sueur.

Le sang séchait sur les bras.

Le monde sentait la mort et la victoire.

Pendant plusieurs heures encore, des combats éclatèrent ici et là.

Des groupes perses encerclés refusèrent de se rendre.

Des cavaliers tentèrent de couvrir la retraite de leurs compagnons.

Des blessés appelaient à l'aide dans toutes les langues de l'empire.

La victoire avait un goût amer.

Comme toujours.

Lorsque les combats diminuèrent enfin, Alaric se retrouva au milieu d'un champ dévasté.

Des corps perses couvraient le sol.

Des armes brisées jonchaient la poussière.

Des chevaux sans cavalier erraient entre les morts.

Des Macédoniens criaient victoire.

D'autres fouillaient les cadavres.

Certains cherchaient leurs compagnons.

Démétrios resta près de lui.

Silencieux.

Son regard suivait les soldats qui couraient vers le camp perse abandonné.

— C'est fini ?

Demanda-t-il.

Alaric observa l'horizon.

Là où Darius avait disparu.

— Pas vraiment.

— Mais on a gagné.

— Oui.

— Alors pourquoi tu dis ça ?

Alaric essuya lentement le sang sur sa lame.

— Parce que Darius est vivant.

Démétrios suivit son regard.

— Et Alexandre ne s'arrêtera pas tant qu'il le sera.

— Non.

Alaric regarda les traces laissées par le char royal dans la poussière.

— Il ne s'arrêtera pas.

Le soir venu, les Macédoniens découvrirent l'ampleur de leur victoire.

Le camp perse avait été abandonné dans la panique.

Des richesses immenses furent trouvées.

Des tentes royales.

Des coffres.

Des armes précieuses.

Des tissus rares.

Des objets venus des quatre coins de l'empire.

Les soldats contemplaient tout cela avec des yeux écarquillés.

Pour beaucoup, c'était plus de richesse qu'ils n'en avaient vu dans toute leur vie.

Les feux s'allumèrent dans tout le camp.

Les hommes parlaient fort.

Riaient.

Buvaient lorsqu'ils trouvaient du vin.

Certains exhibaient déjà leurs prises.

D'autres racontaient leur version de la bataille, chaque récit devenant un peu plus héroïque que le précédent.

Mais derrière l'euphorie demeurait une forme d'incrédulité.

Ils venaient de vaincre l'armée du Grand Roi.

Ils venaient de mettre en fuite l'homme le plus puissant du monde.

Démétrios resta bouche bée devant une tente ornée de tissus somptueux.

— Je crois que je pourrais acheter plus que trois maisons.

Alaric, malgré la fatigue, eut un léger sourire.

— Tu vois grand maintenant ?

— Je m'adapte.

— Fais attention. L'or perse rend les hommes ambitieux.

— Et toi ?

— Moi, il me rend méfiant.

Démétrios éclata de rire.

Puis son regard se posa sur les richesses accumulées.

— Tu crois qu'on ira jusqu'au bout ?

— Jusqu'où ?

— Jusqu'à la fin de l'empire.

Alaric observa les flammes danser sur les tissus précieux.

— Avec Alexandre ?

— Oui.

— Je crois qu'il essaiera.

Mais au-delà des richesses, une nouvelle plus importante encore circula.

La famille de Darius avait été capturée.

Sa mère.

Son épouse.

Ses enfants.

Les conversations changèrent immédiatement de ton.

Les soldats parlaient moins fort.

Même les plus avides comprenaient la portée de cet événement.

Le roi des rois avait fui.

Mais il avait laissé derrière lui ce qu'il aurait dû protéger.

Lorsque la nouvelle atteignit les officiers, beaucoup s'attendirent au pire.

Dans la plupart des guerres, la famille d'un souverain vaincu devenait un trophée.

Une monnaie d'échange.

Ou une victime.

Mais Alexandre surprit encore tout le monde.

Il ordonna que les prisonniers royaux soient traités avec respect.

Comme s'ils conservaient leur rang.

Cette décision se répandit rapidement dans le camp.

Et renforça encore davantage la réputation du jeune roi.

Pour certains, c'était de la noblesse.

Pour d'autres, de la politique.

Peut-être les deux.

Cette nuit-là, le camp macédonien vibra entre la célébration et l'étonnement.

Une victoire immense venait d'être remportée.

Darius avait été vaincu.

Son armée brisée.

Son camp capturé.

Et pourtant...

Alaric ne ressentait pas seulement la victoire.

Il ressentait aussi autre chose.

Une inquiétude.

Car il avait vu Alexandre dans la bataille.

Il avait vu sa charge vers le centre perse.

Sa volonté de frapper directement le roi adverse.

Il avait compris quelque chose.

Alexandre ne voulait pas simplement vaincre l'Empire perse.

Il voulait le regarder dans les yeux au moment de le faire tomber.

Il voulait plus qu'une victoire.

Il voulait un destin.

Et les hommes qui poursuivent leur destin entraînent souvent les autres beaucoup plus loin qu'ils ne l'avaient prévu.

Alaric leva les yeux vers le ciel nocturne.

Les étoiles brillaient au-dessus du camp victorieux.

Autour de lui, les soldats riaient encore.

Mais lui pensait déjà à la route qui les attendait.

À Darius.

À l'Asie.

À toutes les batailles qui restaient à livrer.

Et cela annonçait des jours encore plus dangereux.

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