Chapitre 44 — L'ombre de Darius
Le nom de Darius commença à circuler bien avant que l'armée ne l'aperçoive.
Au début, ce n'était qu'une rumeur parmi d'autres.
Un murmure porté par les marchands qui voyageaient entre les cités d'Asie Mineure.
Puis par les éclaireurs revenus de longues reconnaissances.
Puis par les officiers eux-mêmes.
Le Grand Roi rassemblait ses forces.
Le roi des rois quittait le cœur de son empire.
Darius en personne venait affronter Alexandre.
La nouvelle changea immédiatement l'atmosphère du camp.
Les soldats avaient déjà combattu des Perses au Granique.
Ils avaient vaincu des satrapes.
Mis en fuite des cavaliers.
Traversé des territoires ennemis.
Mais Darius était autre chose.
Darius n'était pas seulement un général.
Il représentait l'Empire perse lui-même.
Sa richesse.
Sa puissance.
Son immensité.
Pour beaucoup de Grecs, son nom évoquait encore les récits de Xerxès, les guerres anciennes, les temples brûlés, les menaces venues de l'Est.
Les anciens racontaient encore comment les armées perses avaient traversé l'Hellespont comme une marée sans fin.
Comment les cités grecques avaient tremblé.
Comment certaines avaient résisté tandis que d'autres s'étaient soumises.
Même plusieurs générations plus tard, ces souvenirs continuaient de vivre dans les histoires racontées autour des feux.
Pour Alaric, cependant, le nom de Darius évoquait surtout autre chose.
Les Thermopyles.
Encore.
Toujours.
Chaque fois que l'on parlait de l'Empire perse, son esprit revenait au défilé.
Aux falaises.
Au sang.
À la chaleur écrasante du soleil sur les rochers.
Aux cris des blessés.
À Nikandros.
Il avait beau avancer.
Le passé trouvait toujours un moyen de le suivre.
Parfois sous la forme d'un souvenir.
Parfois sous celle d'un rêve.
Parfois simplement à travers un nom.
L'armée macédonienne poursuivait sa route vers le sud.
Les paysages changeaient encore.
Les plaines devenaient plus chaudes.
Les routes plus poussiéreuses.
Les cités plus nerveuses.
Chaque nouvelle région traversée semblait attendre le résultat de la prochaine bataille avant de choisir son camp.
Certaines villes accueillaient Alexandre comme un libérateur.
D'autres ouvraient leurs portes avec réticence.
D'autres encore observaient simplement, attendant de voir quel maître survivrait.
Alexandre, lui, semblait plus déterminé que jamais.
Il passait de plus en plus de temps avec ses officiers.
Les conseils de guerre se prolongeaient tard dans la nuit.
Les éclaireurs partaient en nombre.
Les cartes circulaient.
Les messagers entraient et sortaient du quartier général presque sans interruption.
Parfois, Alaric apercevait Parménion discuter avec le roi pendant des heures.
Les deux hommes ne semblaient pas toujours d'accord.
Mais Alexandre écoutait.
Puis décidait.
Toujours.
L'armée continuait d'avancer.
Mais chacun sentait que quelque chose approchait.
Quelque chose de plus grand que le Granique.
Quelque chose qui pourrait décider du reste de la campagne.
Un soir, alors que l'unité d'Alaric réparait son équipement, Démétrios s'assit près de lui.
Pour une fois, il ne souriait pas.
Le jeune homme tenait une courroie de cuir entre ses mains sans vraiment travailler dessus.
Son regard était perdu dans les flammes.
— Tu crois qu'il est vraiment aussi puissant qu'on le dit ?
— Qui ?
— Darius.
Alaric passa lentement une pierre sur le fil de son épée.
Le bruit régulier du métal accompagna sa réflexion.
— Les hommes puissants sont souvent moins impressionnants de près.
Démétrios fronça les sourcils.
— Ce n'est pas vraiment une réponse.
— C'en est une.
— Mauvaise, alors.
Alaric eut un léger sourire.
Le jeune homme observa les tentes du quartier général.
— On dit qu'il a une armée gigantesque.
— Probablement.
— Plus grande que la nôtre ?
— Très probablement.
Démétrios resta silencieux.
Puis soupira.
— Tu pourrais mentir parfois.
— Tu veux que je te rassure ou que je te prépare ?
— Les deux seraient appréciables.
Alaric posa son épée devant lui.
— Alors retiens ceci.
Une grande armée n'est dangereuse que si elle peut agir comme une seule.
Sinon, elle n'est qu'une foule avec des armes.
Démétrios réfléchit à ces mots.
— Et nous ?
— Nous sommes une armée.
Le jeune Macédonien hocha lentement la tête.
Cette réponse sembla lui plaire.
Ou du moins lui donner quelque chose à quoi s'accrocher.
Après quelques instants, il reprit :
— Tu as déjà affronté une armée plus nombreuse ?
Alaric regarda les flammes.
— Oui.
— Et ?
— Elle était toujours plus nombreuse à la fin qu'au début.
Démétrios éclata d'un rire bref.
— Tu fais exprès de répondre comme ça ?
— Souvent.
— C'est agaçant.
Le jeune homme secoua la tête.
Mais son inquiétude semblait un peu moins lourde.
Les jours suivants, les nouvelles devinrent plus précises.
Darius était proche.
Très proche.
Son armée progressait rapidement.
Les éclaireurs parlaient de milliers d'hommes.
D'innombrables étendards.
De chars.
De cavaliers.
De troupes venues de tout l'empire.
Des Perses.
Des Mèdes.
Des Syriens.
Des Égyptiens.
Des peuples dont beaucoup de soldats macédoniens n'avaient jamais entendu parler.
Chaque récit faisait grossir l'armée ennemie.
Comme toujours.
Avant une bataille, les rumeurs transforment souvent les hommes en monstres.
Certains prétendaient que Darius avançait avec deux cent mille soldats.
D'autres parlaient du double.
Quelques-uns juraient avoir entendu dire que les Perses couvraient l'horizon entier lorsqu'ils se mettaient en marche.
Les vétérans se contentaient généralement de rire.
Ils savaient que les chiffres grossissaient toujours à mesure que la peur se répandait.
Mais même en retirant les exagérations, une vérité demeurait.
Darius venait avec une force immense.
Peut-être la plus grande qu'Alaric ait vue depuis Xerxès.
Cette comparaison le troubla.
Parce qu'à Sparte, l'Empire perse était l'ennemi gigantesque et presque invincible.
Une marée impossible à arrêter.
Aujourd'hui, il marchait dans une armée décidée à l'attaquer au cœur même de ses terres.
Le monde avait changé.
Ou peut-être était-ce lui.
Un matin, Alexandre fit rassembler plusieurs unités.
Pas toute l'armée.
Mais suffisamment pour que les soldats comprennent que les ordres importants allaient tomber.
Le roi arriva à cheval.
Calme.
Concentré.
Son regard parcourut les rangs.
Pendant quelques instants, personne ne parla.
Même les hommes les plus bavards gardèrent le silence.
Puis il annonça que Darius était proche.
Que le combat viendrait bientôt.
Et que cette bataille déciderait bien plus que le sort d'une province.
Elle déciderait de qui aurait le droit d'imposer sa volonté à l'Asie.
Ses mots étaient simples.
Mais ils frappèrent juste.
Comme toujours.
Alexandre ne promettait pas seulement une victoire.
Il donnait aux soldats l'impression qu'ils participaient à la naissance d'un monde nouveau.
Il parlait comme un homme convaincu que l'histoire l'attendait.
Et cette conviction était contagieuse.
Alaric observa les visages autour de lui.
La peur était toujours présente.
Mais autre chose l'accompagnait.
L'exaltation.
La fierté.
La certitude étrange que l'impossible pouvait être tenté.
Démétrios souffla près de lui :
— Il parle et soudain, j'ai presque envie d'affronter Darius.
— Presque ?
— Je tiens à rester raisonnable.
— Pour une fois.
— Ne t'habitue pas.
Quelques hommes rirent discrètement.
La tension se brisa un instant.
Puis les ordres furent donnés.
L'armée devait se préparer.
Les jours suivants furent consacrés à la marche, aux reconnaissances et aux discussions inquiètes autour des feux.
Plus personne ne parlait de villes à piller.
Ni de maisons à acheter.
Ni d'or perse.
Darius effaçait tout le reste.
Le nom du Grand Roi pesait sur les esprits comme une ombre.
Les armuriers travaillaient tard.
Les soldats vérifiaient leurs armes plusieurs fois par jour.
Les officiers inspectaient les rangs avec davantage de rigueur.
Même les plaisanteries devenaient plus rares à mesure que les distances diminuaient.
Enfin, après plusieurs jours de progression, les premières unités atteignirent une région de collines et de passages étroits.
Le terrain était difficile.
Accidenté.
Peu favorable aux immenses armées.
Les officiers semblaient attentifs.
Très attentifs.
Parménion passa plusieurs heures à examiner les environs.
Des groupes d'éclaireurs furent envoyés dans toutes les directions.
Les cartes furent étudiées encore et encore.
Alaric comprit que la bataille approchait.
Le soir même, une agitation parcourut le camp.
Les éclaireurs venaient de confirmer la position de Darius.
L'armée perse était proche.
Très proche.
Le combat aurait lieu bientôt.
Peut-être le lendemain.
Peut-être le jour suivant.
Cette nuit-là, l'armée macédonienne dormit peu.
Les conversations se poursuivirent longtemps après le coucher du soleil.
Certains priaient.
D'autres racontaient des histoires pour éloigner leurs pensées.
Quelques-uns écrivaient des lettres qu'ils ne pourraient peut-être jamais envoyer.
Alaric non plus ne dormit pas.
Il resta assis à l'écart, observant les flammes d'un feu presque éteint.
Démétrios dormait près des autres.
Ou faisait semblant.
Au loin, les montagnes se découpaient sur le ciel noir.
Quelque part derrière elles, le roi des rois attendait.
Alaric leva les yeux vers les étoiles.
Combien d'hommes avaient regardé ce même ciel avant une bataille ?
Combien avaient cru voir un signe ?
Combien avaient espéré survivre ?
Combien avaient promis aux dieux des sacrifices qu'ils oublieraient une fois la victoire obtenue ?
Il ne savait pas.
Il ne comptait plus.
Puis un souvenir revint.
Nikandros, assis près d'un feu.
Le vétéran vérifiant silencieusement sa lame.
Les tambours perses dans la nuit.
Les Thermopyles.
Encore.
Toujours.
Il revit les visages.
Les hommes qui plaisantaient quelques heures avant leur mort.
Ceux qui prétendaient ne pas avoir peur.
Ceux qui tremblaient malgré eux.
Tous persuadés que le lendemain changerait leur destin.
Et ils avaient eu raison.
Alaric ferma les yeux.
Le passé n'était jamais loin.
Mais au matin, il devrait regarder devant lui.
Parce qu'une nouvelle bataille approchait.
Et cette fois, Alexandre n'affronterait pas simplement les armées d'un empire.
Il affronterait son roi.
