Chapitre 43 — La route des conquérants
Après le Granique, la guerre changea de visage.
Avant la bataille, l'armée macédonienne avançait en territoire ennemi avec prudence.
Chaque colline pouvait cacher une embuscade.
Chaque cité pouvait devenir un siège.
Chaque rivière pouvait ralentir leur progression pendant des jours.
Les officiers pesaient chaque décision.
Les éclaireurs partaient en avant à l'aube et revenaient souvent après la tombée de la nuit.
Même les soldats les plus confiants savaient qu'ils pénétraient dans un empire immense, riche et puissant.
Après la victoire, tout changea.
L'armée marcha comme une force que rien ne pouvait arrêter.
Le Granique n'avait pas seulement été une bataille gagnée.
C'était une démonstration.
Une preuve.
Alexandre avait affronté les Perses sur leur propre terrain et les avait vaincus dès le premier affrontement majeur.
Cette nouvelle se répandit plus vite que les colonnes macédoniennes elles-mêmes.
Les marchands la transportèrent de port en port.
Les voyageurs la racontèrent dans les tavernes.
Les messagers perses la relayèrent malgré eux.
Partout en Asie Mineure, les gouverneurs comprirent que le jeune roi venu de Macédoine n'était pas un simple envahisseur de plus.
Il représentait une menace réelle.
Peut-être même une menace capable d'ébranler l'Empire perse.
Les cités d'Asie Mineure apprirent rapidement la nouvelle.
Le Granique était tombé.
Les satrapes perses avaient été vaincus.
Plusieurs nobles importants avaient trouvé la mort.
Les survivants avaient fui.
Alexandre avait survécu.
Alexandre avait gagné.
Et partout, les portes commencèrent à s'ouvrir.
Certaines villes envoyèrent des délégations avant même l'arrivée de l'armée.
D'autres firent hisser des drapeaux de reddition sur leurs murailles.
Quelques-unes accueillirent les Macédoniens avec des cérémonies improvisées, espérant gagner la faveur du conquérant.
Pas toujours par amour des Macédoniens.
Pas toujours par admiration pour le jeune roi.
Souvent par peur.
Par calcul.
Par instinct de survie.
Les habitants avaient vu passer suffisamment d'armées au cours de leur histoire pour comprendre une vérité simple.
Une ville qui résiste risque d'être pillée.
Une ville qui se soumet conserve parfois ses richesses.
Alors beaucoup choisirent la prudence.
Alaric ne jugeait pas ces cités.
Il avait vécu assez longtemps pour savoir que les hommes choisissaient rarement entre le bien et le mal.
Le plus souvent, ils choisissaient entre deux dangers.
Et Alexandre était devenu l'un de ces dangers.
Un danger proche.
Rapide.
Inévitable.
Les semaines devinrent des mois.
L'armée progressa le long des routes, traversant des régions qu'Alaric n'avait jamais vues.
Chaque nouvelle étape révélait un monde différent.
Les paysages changeaient sans cesse.
Des plaines sèches balayées par le vent.
Des collines couvertes d'oliviers dont les feuilles argentées brillaient sous le soleil.
Des vallées fertiles où des paysans continuaient de travailler malgré le passage des armées.
Des cités aux murs blancs.
Des temples consacrés à des dieux portant parfois des noms inconnus.
Des marchés où se mêlaient les parfums des épices, du poisson séché et du vin.
Des ports où les langues se mélangeaient.
Le grec y côtoyait le perse.
Le phrygien.
Le lydien.
Et bien d'autres dialectes qu'Alaric était incapable d'identifier.
Parfois, lorsqu'il observait ces foules, il avait l'impression de contempler un monde bien plus vaste que celui qu'il avait connu à Sparte.
Un monde où les frontières semblaient moins solides que les hommes le prétendaient.
Un monde que la guerre était en train de relier autant qu'elle le détruisait.
Parfois, Alaric avait l'impression de traverser plusieurs mondes en une seule campagne.
Démétrios, lui, avait retrouvé sa voix.
Ce qui soulagea certains hommes et en fatigua beaucoup d'autres.
— Je préfère les villes qui se rendent.
déclara-t-il un matin.
— C'est surprenant.
répondit Alaric.
— Non, réfléchis.
Quand une ville se rend, nous ne mourons pas.
Et en plus, il y a souvent du vin.
— Ton raisonnement est difficile à contester.
— Enfin, tu reconnais mon intelligence.
— Ne va pas trop loin.
Démétrios sourit.
Depuis le Granique, quelque chose avait changé chez lui.
Il plaisantait toujours.
Il parlait toujours trop.
Mais son regard n'était plus tout à fait le même.
Il observait davantage.
Il écoutait plus souvent les vétérans.
Et lorsqu'une ville ouvrait ses portes, il regardait les habitants avec une attention nouvelle.
Comme s'il comprenait désormais que derrière chaque mur se trouvaient des vies entières.
Pas seulement des ennemis.
Pas seulement des richesses.
Les hommes changent rarement d'un seul coup.
Mais la guerre plante parfois une fissure en eux.
Puis le temps l'élargit.
Un soir, l'armée installa son camp près d'une cité qui venait de se soumettre sans combattre.
Les habitants avaient offert du pain, du vin et des fruits aux soldats.
Certains Macédoniens y virent une marque de respect.
D'autres une preuve de faiblesse.
Alaric, lui, y vit surtout de la peur.
Il se tenait à l'écart du feu lorsque Démétrios le rejoignit.
— Tu crois qu'ils nous détestent ?
Alaric tourna légèrement la tête.
— Les habitants ?
— Oui.
— Probablement.
Le jeune homme grimaça.
— Même si on ne les a pas attaqués ?
— Surtout parce qu'ils savent qu'on aurait pu le faire.
Démétrios resta silencieux.
Puis regarda les lumières de la cité au loin.
— Je n'avais jamais pensé à ça.
— Tu pensais à l'or.
— Beaucoup.
admit-il.
— Et à la gloire.
— Aussi.
— Et aux maisons que tu achèterais.
— Trois, je crois.
Alaric eut un léger sourire.
Démétrios soupira.
— Maintenant, je ne sais plus vraiment à quoi je pense.
— C'est normal.
— Tu dis souvent ça.
— Parce que c'est souvent vrai.
Le jeune homme le regarda.
— Tu as déjà été comme moi ?
La question surprit Alaric.
Pendant quelques secondes, il ne répondit pas.
Puis il pensa à son ancienne vie.
À sa première arrivée dans ce monde.
À Sparte.
À cette période où il croyait encore pouvoir comprendre ce qui lui arrivait.
— Oui.
dit-il finalement.
— Il y a longtemps.
— Très longtemps ?
Alaric observa les étoiles.
— Plus que tu ne l'imagines.
Démétrios ne comprit pas vraiment.
Mais il n'insista pas.
Peut-être parce qu'il apprenait enfin à respecter les silences.
Les mois suivants confirmèrent la puissance d'Alexandre.
L'armée ne se contentait pas de conquérir.
Elle réorganisait.
Elle installait des garnisons.
Elle négociait avec les élites locales.
Elle punissait certains.
Récompensait d'autres.
Le jeune roi semblait partout à la fois.
Un jour au conseil.
Le lendemain à cheval.
Le surlendemain parmi les soldats.
Il parlait aux nobles comme à des égaux.
Aux mercenaires comme à des frères d'armes.
Aux cités vaincues comme à de futurs alliés.
Alaric observait cela avec attention.
Alexandre ne détruisait pas seulement l'Empire perse.
Il construisait quelque chose à la place.
Ou du moins, il essayait.
Et c'était peut-être cela le plus impressionnant.
Beaucoup d'hommes savaient prendre.
Peu savaient tenir.
Encore moins savaient transformer.
Pourtant, plus l'armée avançait, plus les signes de tension apparaissaient.
Les Macédoniens étaient loin de chez eux.
Les routes s'allongeaient.
Les vivres devenaient plus difficiles à transporter.
Les garnisons perses ne disparaissaient jamais totalement.
Des embuscades frappaient parfois les colonnes isolées.
La guerre n'était plus seulement une succession de grandes batailles.
Elle devenait une fatigue quotidienne.
Une usure.
Un poids.
Certains soldats commençaient déjà à murmurer.
Pas contre Alexandre.
Pas encore.
Mais contre la distance.
Contre la chaleur.
Contre les ordres.
Contre cette Asie qui semblait toujours s'étendre au-delà de l'horizon.
Un après-midi, l'unité d'Alaric fut envoyée escorter un convoi de ravitaillement.
La route traversait une vallée étroite.
Trop étroite.
Alaric le sentit immédiatement.
Les collines dominaient le passage.
Les buissons étaient trop denses.
Le silence trop profond.
Il leva la main.
— Attendez.
Démétrios fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Quelque chose ne va pas.
Un officier proche se tourna vers lui.
— Tu as vu quelque chose ?
— Non.
— Alors avance.
Alaric observa les hauteurs.
— Justement.
Je n'ai rien vu.
L'officier hésita.
Puis un sifflement traversa l'air.
Une flèche vint se planter dans la gorge d'un muletier.
L'homme s'effondra.
La vallée explosa.
Des cris jaillirent des hauteurs.
Des archers dissimulés se révélèrent.
Les projectiles tombèrent sur le convoi.
— Embuscade !
hurla quelqu'un.
Les soldats se dispersèrent immédiatement.
Les boucliers se levèrent.
Les chariots furent poussés en travers de la route.
Alaric tira son épée.
Cette fois, il n'y avait pas de grande phalange.
Pas de roi en tête de charge.
Pas de gloire.
Seulement une attaque brutale dans une vallée poussiéreuse.
Des ennemis surgirent entre les rochers.
Rapides.
Légers.
Habitués au terrain.
Ils ne cherchaient pas une bataille rangée.
Ils frappaient.
Reculaient.
Puis frappaient encore.
Un homme se jeta sur Démétrios.
Le jeune Macédonien bloqua avec son bouclier.
Riposta.
Trop large.
L'ennemi esquiva.
Alaric intervint.
Son épée frappa net.
L'homme tomba.
— Reste près des chariots !
cria-t-il.
Démétrios obéit cette fois sans discuter.
L'embuscade dura peu.
Quelques minutes seulement.
Mais ces minutes furent violentes.
Confuses.
Sanglantes.
Lorsque les assaillants comprirent que le convoi ne se briserait pas, ils disparurent presque aussi vite qu'ils étaient apparus.
La vallée retomba dans un silence inquiétant.
Six hommes étaient morts.
Deux mulets aussi.
Plusieurs sacs de vivres étaient percés.
Le convoi continua pourtant.
Parce qu'une armée avance même lorsqu'elle saigne.
Le soir, Démétrios s'assit près d'Alaric.
— Comment tu as su ?
— L'habitude.
Le jeune homme observa ses mains.
— J'ai failli mourir encore.
— Oui.
— Je commence à comprendre que ça va arriver souvent.
— Très souvent.
Démétrios soupira.
— J'aurais dû rester à Pella.
— Tu aurais fini par t'ennuyer.
— Probablement.
Il resta silencieux un moment.
Puis ajouta :
— Merci.
Alaric ne répondit pas tout de suite.
Il regarda le feu.
Puis hocha simplement la tête.
— Ne me donne pas l'occasion de recommencer trop souvent.
— Je vais essayer.
— Mauvaise réponse.
— Je vais réussir.
— Mieux.
Les deux restèrent assis en silence.
Autour d'eux, le camp continuait de vivre.
Des hommes mangeaient.
D'autres dormaient.
Certains soignaient leurs blessures.
Au loin, les étoiles apparaissaient peu à peu.
Alaric sentit alors une chose qu'il n'avait pas ressentie depuis longtemps.
De l'attachement.
Dangereux.
Inévitable.
Il aurait dû s'en méfier.
Il aurait dû garder ses distances.
Il savait comment cela finissait.
Il l'avait appris aux Thermopyles.
Pourtant, malgré lui, il commençait à tenir à ces hommes.
À Démétrios.
À cette nouvelle unité.
À cette armée lancée vers l'inconnu.
Et cette prise de conscience lui fit presque peur.
Parce que l'immortalité ne l'empêchait pas d'aimer.
Elle l'obligeait seulement à survivre à ceux qu'il aimait.
Plus tard, lorsque le camp s'endormit enfin, Alaric resta éveillé.
Encore une fois.
Il observa l'horizon.
Quelque part plus loin, l'Empire perse rassemblait ses forces.
Une nouvelle bataille viendrait.
Plus grande.
Plus terrible.
Et cette fois, ce ne seraient pas seulement des satrapes qui les attendraient.
Bientôt, Alexandre ferait face au roi des rois lui-même.
Darius.
