Chapitre 42 — Après la victoire
Le silence qui suivit la bataille fut presque plus difficile à supporter que le vacarme du combat.
Quelques heures plus tôt, la plaine entière tremblait sous les cris, les charges et les chocs de métal.
Désormais, il ne restait plus que le vent.
Les gémissements.
Le bruit des pas dans la boue.
Et le clapotis du Granique.
La rivière continuait de couler comme si rien ne s'était passé.
Comme si elle n'avait pas emporté des hommes quelques heures plus tôt.
Comme si le sang qui rougissait encore certaines zones de son courant n'était qu'une couleur de plus dans l'eau.
Alaric se tenait sur la berge.
Son armure était trempée.
Ses bras lourds.
Son visage couvert de poussière et de sang séché.
Autour de lui, les soldats macédoniens parcouraient le champ de bataille.
Certains ramassaient les armes.
D'autres cherchaient des compagnons.
D'autres encore restaient simplement assis, incapables de parler.
La victoire était là.
Mais elle ne ressemblait pas aux chants que les hommes imaginaient avant les batailles.
Elle ressemblait à cela.
À des corps, des blessés.
À des hommes qui cherchaient des visages connus parmi les morts.
Démétrios était assis près d'un rocher.
Les mains encore tremblantes.
Il fixait ses doigts comme s'il ne les reconnaissait pas.
Comme si ces mains appartenaient désormais à quelqu'un d'autre.
Autour de lui, des soldats passaient en silence.
Certains transportaient des blessés.
D'autres ramassaient les armes abandonnées sur le champ de bataille.
Plus loin, des hommes creusaient déjà les premières fosses.
L'odeur du sang flottait encore dans l'air.
Mélangée à celle de la terre humide et de la rivière.
Alaric s'approcha lentement.
Il avait vu ce regard auparavant.
Des dizaines de fois.
Chez des jeunes recrues.
Chez des vétérans.
Parfois même chez lui.
C'était le regard d'un homme qui venait de comprendre ce qu'était réellement la guerre.
Pas les récits.
Pas les chants.
Pas les discours des rois.
La réalité.
— Tu es blessé ?
Le jeune Macédonien mit quelques secondes à répondre.
Comme s'il revenait de très loin.
— Non.
Puis il leva les yeux.
— Je crois que non.
Alaric s'accroupit devant lui et l'observa rapidement.
Pas de blessure profonde.
Quelques coupures.
Des bleus.
Du sang qui n'était probablement pas le sien.
Une entaille légère sur l'avant-bras.
Rien de grave.
Son corps avait survécu.
Son esprit, lui, était encore au milieu de la bataille.
— Tu as tenu.
dit-il simplement.
Démétrios rit.
Un rire faible.
Presque cassé.
— J'ai surtout essayé de ne pas mourir.
— C'est souvent suffisant.
— Ce n'est pas ce que racontent les poètes.
— Les poètes ne combattent généralement pas.
Cette remarque arracha un léger sourire au jeune homme.
Mais il disparut presque aussitôt.
Son regard retourna vers la rivière.
Vers les corps que l'on retirait encore de l'eau.
Vers les silhouettes immobiles étendues sur la berge.
— Je pensais que je serais fier.
— Tu ne l'es pas ?
— Si.
Il hésita.
Longtemps.
Comme s'il cherchait les mots justes.
— Mais pas comme je l'imaginais.
Alaric attendit.
Démétrios reprit :
— Quand nous étions à Pella, tout semblait simple.
On parlait de gloire.
De victoires.
De richesses.
Je m'imaginais revenir chez moi avec des histoires incroyables à raconter.
Il baissa les yeux vers ses mains.
— Personne ne parle de ça.
— De quoi ?
— Du bruit.
Du sang.
Des hommes qui crient.
Des chevaux qui tombent.
De la peur.
Sa voix se fit plus basse.
— J'avais peur, Alaric.
Vraiment peur.
Alaric ne répondit pas immédiatement.
Parce qu'il connaissait déjà cette peur.
Il l'avait ressentie aux Thermopyles.
À Sparte.
Dans chaque bataille où il avait cru voir sa dernière heure arriver.
— Moi aussi.
dit-il finalement.
Démétrios releva brusquement la tête.
— Toi ?
— Oui.
— Mais tu semblais calme.
— Ce n'est pas la même chose.
Être calme ne signifie pas ne pas avoir peur.
Cela signifie simplement continuer malgré elle.
Le jeune homme resta silencieux.
Réfléchissant à cette réponse.
Alaric comprit.
Tous les soldats passaient par là.
Le premier combat véritable brisait toujours quelque chose.
Parfois l'innocence.
Parfois l'orgueil.
Parfois les deux.
Et ce qui survivait devenait plus solide.
Ou plus fragile.
Selon les hommes.
— La victoire paraît différente quand on la voit de près.
dit-il.
Démétrios hocha lentement la tête.
— Il y avait un homme.
Un Perse.
Il est tombé devant moi.
Je ne sais même pas si c'est moi qui l'ai tué.
Je crois que oui.
Je ne sais pas.
Il trembla légèrement.
— Il avait mon âge.
Le silence s'installa.
Le vent souffla doucement depuis la rivière.
— Il avait peur lui aussi.
ajouta Démétrios.
— Probablement.
— Il avait peut-être une famille.
Une mère.
Des frères.
Peut-être même une femme.
Sa voix se brisa légèrement.
— Et maintenant il est mort.
Alaric suivit son regard.
Il aperçut au loin plusieurs corps perses alignés près de la rive.
Des ennemis quelques heures plus tôt.
Des hommes désormais.
Simplement des hommes.
— La guerre ne choisit pas les meilleurs.
dit-il calmement.
— Ni les pires.
Elle prend ceux qui se trouvent là.
Démétrios resta immobile.
Puis demanda :
— Est-ce que ça devient plus facile ?
Alaric réfléchit.
Longtemps.
Puis secoua la tête.
— Non.
Le jeune homme sembla surpris.
— Alors comment les vétérans supportent-ils tout ça ?
— On apprend à vivre avec.
Ce n'est pas la même chose.
Démétrios observa encore la rivière.
Puis il souffla lentement.
Comme pour évacuer quelque chose de lourd.
Quelque chose qui resterait pourtant avec lui.
Peut-être pour toujours.
Alaric resta silencieux.
Il n'y avait rien à répondre.
Rien qui puisse réellement aider.
Aucune parole capable d'effacer ce que le jeune homme avait vu aujourd'hui.
Alors il posa simplement une main sur son épaule.
Un geste bref.
Solide.
Une présence plus qu'un réconfort.
Démétrios inspira profondément.
Ferma les yeux quelques secondes.
Puis détourna les yeux.
Et pour la première fois depuis la bataille, ses mains cessèrent de trembler.
Plus loin, Alexandre parcourait lui aussi le champ de bataille.
Le roi était entouré de ses officiers.
Mais il ne semblait pas célébrer.
Il observait les morts.
Les siens.
Ceux de l'ennemi.
Il parlait parfois à un soldat blessé.
S'arrêtait près d'un corps macédonien.
Donnait des ordres pour les funérailles.
Les hommes le regardaient passer avec une admiration encore plus forte qu'avant.
Il avait mené la charge.
Il avait risqué sa vie avec eux.
Et maintenant, il honorait ceux qui étaient tombés.
Alaric comprenait parfaitement l'effet que cela produisait.
Un roi qui partage le danger gagne plus que des batailles.
Il gagne les cœurs.
Le soir venu, le camp fut installé non loin du champ de bataille.
Les feux s'allumèrent un à un.
La fatigue écrasait les hommes.
Mais personne ne dormait vraiment.
Pas encore.
Les survivants parlaient.
Racontaient ce qu'ils avaient vu.
Exagéraient parfois.
Riaient nerveusement.
Buvaient lorsqu'ils trouvaient de quoi boire.
Certains pleuraient discrètement à l'écart.
La guerre laissait chacun réagir à sa manière.
Autour du feu, l'unité d'Alaric comptait ses pertes.
Comme toutes les unités du camp.
Comme toutes les armées après une bataille.
Un officier tenait une tablette de cire.
Il énumérait les noms d'une voix calme.
Trop calme.
Comme s'il récitait une liste de provisions.
Deux morts.
Quatre blessés graves.
Plusieurs blessés légers.
Des chiffres.
Toujours des chiffres.
Mais derrière chacun se cachait un visage.
Le premier mort s'appelait Philôn.
Un homme trapu qui riait toujours trop fort.
Quelques jours plus tôt encore, il se vantait de pouvoir boire plus que toute la compagnie réunie.
Le second était Ariston.
Un vétéran discret qui parlait rarement mais qui partageait toujours son pain avec les plus jeunes.
Maintenant, ils n'étaient plus que deux noms prononcés autour d'un feu.
Deux absences.
Deux places vides.
Personne ne parla pendant plusieurs secondes.
Les flammes crépitaient doucement.
Certains soldats regardaient le sol.
D'autres fixaient le feu.
Personne ne regardait les places laissées libres.
Parce que les regarder rendait la réalité trop concrète.
— Philôn me devait trois drachmes.
marmonna finalement un soldat.
Quelques hommes levèrent les yeux.
— Tu comptes les récupérer comment ?
demanda un autre.
— Je ne sais pas.
Mais ça m'agace.
Cette remarque arracha quelques sourires fatigués.
Même dans la mort, les soldats trouvaient toujours un moyen de plaisanter.
Peut-être parce que l'alternative était pire.
Démétrios resta silencieux pendant presque tout le repas.
Ce qui inquiéta davantage les hommes que ses paroles habituelles.
Habituellement, il aurait déjà raconté dix fois comment il avait survécu à la bataille.
Il aurait exagéré la taille des Perses.
La vitesse des chevaux.
Le nombre d'ennemis qu'il prétendait avoir affrontés.
Mais ce soir-là, il mangeait lentement.
Les yeux perdus dans les flammes.
Comme s'il revivait encore certains instants du combat.
Finalement, l'un des soldats lança :
— Si Démétrios ne parle plus, c'est que les Perses nous ont vraiment blessés.
Quelques rires éclatèrent.
Faibles.
Mais nécessaires.
— Vérifiez qu'il respire encore.
ajouta quelqu'un.
— Peut-être qu'il a reçu un coup sur la tête.
— Ce serait difficile de voir la différence.
Cette fois, plusieurs hommes rirent davantage.
Même Démétrios leva les yeux.
— Je vous entends.
— Alors parle.
dit un autre soldat.
— Ça nous rassurera.
Le jeune Macédonien secoua la tête.
Puis regarda les flammes.
— Je réfléchissais.
Alaric arqua un sourcil.
— Mauvais signe.
Le jeune homme lui lança un regard surpris.
Puis un sourire apparut.
Petit.
Mais réel.
— Tu te moques de moi maintenant ?
— J'apprends.
— Très mal.
— Tu es un mauvais professeur.
— Je suis un excellent professeur.
— Alors pourquoi personne ne t'écoute ?
— Parce que vous êtes tous stupides.
— Voilà qui explique beaucoup de choses.
Cette fois, le groupe rit plus franchement.
Même ceux qui étaient restés silencieux jusque-là laissèrent échapper un sourire.
Pendant quelques instants, la bataille sembla plus lointaine.
Les morts moins proches.
La peur moins lourde.
La tension se relâcha un peu.
Seulement un peu.
Mais assez pour permettre aux hommes de respirer.
Assez pour leur rappeler qu'ils étaient encore vivants.
Et parfois, après une bataille, c'était déjà beaucoup.
Plus tard dans la nuit, alors que la plupart des soldats dormaient enfin, Alaric resta éveillé.
Assis près du feu mourant.
Il regardait les flammes se réduire lentement en braises.
Démétrios dormait non loin.
Le visage encore marqué par la journée.
Plus jeune qu'il ne l'était le matin même.
Ou peut-être plus vieux.
La guerre faisait cela aux hommes.
Elle leur volait quelque chose et leur donnait autre chose en échange.
Rarement ce qu'ils avaient demandé.
Alaric leva les yeux vers le ciel.
Les étoiles étaient claires.
Les mêmes qu'au-dessus de Sparte.
Les mêmes qu'au-dessus des Thermopyles.
Les mêmes qu'au-dessus de toutes les routes qu'il avait parcourues.
Il repensa au Granique.
À Alexandre dans la mêlée.
À cette façon qu'il avait de transformer le danger en symbole.
Alaric avait vu des chefs prudents.
Des chefs lâches.
Des chefs brillants.
Des chefs cruels.
Mais Alexandre était autre chose.
Il semblait incapable de rester à distance de son propre destin.
Comme s'il voulait toucher chaque instant de sa légende de ses mains.
Cela fascinait Alaric.
Et l'inquiétait.
Car les hommes comme Alexandre ne s'arrêtaient jamais d'eux-mêmes.
Ils continuaient.
Toujours plus loin.
Jusqu'à ce que le monde cède.
Ou qu'eux-mêmes se brisent.
Au matin, l'armée reprit sa marche.
La victoire du Granique avait ouvert la route.
Les villes qui hésitaient encore commencèrent à se soumettre.
Les garnisons perses reculèrent.
Les nouvelles circulèrent plus vite que les soldats.
Alexandre avait vaincu.
Alexandre avait traversé.
Alexandre avançait.
Et dans chaque camp, chaque ville, chaque route, son nom gagnait en poids.
Pour les Macédoniens, il devenait déjà plus qu'un roi.
Pour les Perses, il devenait une menace réelle.
Et pour Alaric...
Il devenait une question.
Combien de temps un homme pouvait-il défier le monde avant que le monde ne réclame son dû ?
