Alaric l'immortel

Chapitre 41 — Le choc du Granique



L'eau du Granique éclaboussa les premiers rangs.

Elle été Froide.

Trouble.

Et Traîtresse.

La rivière paraissait presque paisible vue de loin.

Mais lorsqu'on y entrait, elle révélait immédiatement sa véritable nature.

Le courant tirait sur les jambes.

Les pierres glissaient sous les sandales.

Chaque pas demandait un effort.

Chaque mouvement devenait incertain.

Les soldats macédoniens avancèrent malgré tout.

Des centaines d'hommes.

Puis des milliers.

Une masse compacte de boucliers, de lances et d'armures qui s'enfonçait lentement dans l'eau.

Les officiers criaient des ordres.

Les trompettes résonnaient encore derrière eux.

Mais déjà le bruit de la rivière couvrait certaines voix.

Les sarisses tremblaient entre les mains des soldats.

Ces longues lances faisaient la force de la phalange sur terrain sec.

Dans l'eau, elles devenaient encombrantes.

Difficiles à maintenir.

Difficiles à orienter.

La formation perdait déjà une partie de sa précision.

Alaric sentit immédiatement le danger.

Une phalange avait besoin d'ordre.

D'espace.

De cohésion.

Chaque homme dépendait de son voisin.

Chaque rang dépendait du précédent.

Dans l'eau, tout devenait plus difficile.

Chaque pas pouvait devenir une erreur.

Chaque erreur pouvait ouvrir la ligne.

Et une ligne ouverte signifiait la mort.

Autour de lui, les soldats avançaient en serrant les dents.

Certains priaient.

D'autres juraient.

Quelques-uns tentaient de masquer leur peur derrière des plaisanteries maladroites.

Mais personne n'était réellement calme.

Même les vétérans.

Même ceux qui avaient déjà connu la guerre.

Parce qu'ils savaient tous ce que signifiait attaquer une armée retranchée derrière une rivière.

C'était exactement le genre de situation que les généraux prudents évitaient.

Et Alexandre venait de s'y jeter volontairement.

Au-dessus d'eux, sur l'autre rive, les Perses attendaient.

Leurs lignes s'étendaient le long de la berge.

Des cavaliers en armure.

Des lanciers.

Des archers.

Le soleil se reflétait sur leurs équipements.

Ils observaient les Macédoniens approcher.

Comme des chasseurs regardant un animal s'avancer dans un piège.

Puis les premières volées de projectiles tombèrent.

Flèches.

Javelots.

Pierres.

Le ciel sembla se couvrir d'ombres.

Un sifflement traversa l'air.

Puis un autre.

Puis des dizaines.

Puis des centaines.

— Boucliers !

hurla un officier.

Les hommes levèrent ce qu'ils purent.

Mais dans la rivière, sous le poids des armes et de l'équipement, chaque mouvement devenait maladroit.

Une flèche frappa un bouclier devant Alaric.

Une autre passa à quelques centimètres de son visage.

Une troisième se ficha dans l'eau avec un bruit sec.

Un soldat à quelques pas d'Alaric reçut une flèche dans la gorge.

Il porta instinctivement les mains à sa blessure.

Ses yeux s'écarquillèrent.

Puis il tomba sans un cri.

L'eau l'emporta aussitôt.

Comme si la rivière elle-même réclamait déjà ses victimes.

Un autre trébucha sur un rocher.

Son voisin tenta de le retenir.

Trop tard.

Les deux hommes chutèrent.

La ligne se déforma.

Des espaces apparurent.

Des officiers hurlèrent immédiatement.

— Avancez !

— Ne vous arrêtez pas !

— Gardez les rangs !

Alaric serra les dents.

Il avançait pas après pas.

L'eau lui montait jusqu'aux genoux.

Puis presque jusqu'à la taille.

Sa tunique était trempée.

Son équipement semblait peser deux fois plus lourd.

Sa sarisse était difficile à contrôler.

Trop longue.

Trop lourde dans cet espace instable.

À sa droite, Démétrios avançait le visage crispé.

Toute sa bravade avait disparu.

Il ne parlait plus.

Il respirait fort.

Les yeux fixés sur la rive ennemie.

Comme s'il craignait de détourner le regard une seule seconde.

— Regarde devant toi !

cria Alaric.

Le jeune homme hocha la tête.

Puis une charge perse dévala soudain la berge.

Des cavaliers.

Rapides.

Violents.

Leurs chevaux bondissaient dans la pente.

Leurs armures étincelaient.

Leurs cris de guerre couvrirent un instant tous les autres sons.

La rive trembla sous leurs sabots.

Ils frappèrent les premiers Macédoniens au moment même où ceux-ci tentaient de sortir de l'eau.

Le choc fut terrible.

Des hommes furent projetés en arrière.

D'autres tombèrent sous les chevaux.

Certains disparurent complètement sous la mêlée.

Le bruit explosa.

Métal.

Cris.

Eau.

Os brisés.

Le chaos.

Alaric vit un cavalier perse lever sa lance.

La pointe s'abattit sur un soldat devant lui.

Le Macédonien s'effondra dans la rivière.

Sans même comprendre ce qui venait de le tuer.

Un autre reçut un coup de sabre au visage.

Le sang éclaboussa l'eau.

Puis tout se mélangea.

La boue.

Le sang.

Les éclaboussures.

Les hurlements.

— Tenez !

hurla l'officier.

— Tenez la ligne !

Mais la ligne n'existait presque plus.

Pas encore.

Il fallait atteindre la rive.

Vite.

Avant d'être massacrés dans l'eau.

Alaric abandonna l'idée de manier la sarisse correctement.

Il la repoussa vers l'avant comme une barrière.

Un cavalier approcha.

Le cheval hennit.

Son sabot frappa l'eau à quelques pas de lui.

Alaric planta l'extrémité de sa lance dans la vase.

Inclina la pointe.

Le cavalier arriva trop vite pour changer de direction.

La sarisse se ficha dans la poitrine de l'animal.

Le cheval poussa un cri horrible.

Bascula.

Le cavalier fut projeté au sol.

Alaric lâcha aussitôt la hampe pour ne pas être entraîné avec elle.

La sarisse était perdue.

Mais il était vivant.

Et dans une bataille, cela suffisait.

Un autre Perse surgit.

À pied cette fois.

Épée levée.

Alaric tira sa propre lame.

Le choc arriva une fraction de seconde plus tard.

CLANG !

L'épée perse heurta son bouclier.

L'impact lui engourdit le bras.

Le Perse attaqua de nouveau.

Puis encore.

Rapide.

Agressif.

Alaric recula d'un pas dans l'eau.

Puis pivota.

Riposta.

Sa lame trouva une ouverture sous les côtes.

L'homme s'effondra dans l'eau.

Le courant rougit autour de lui.

— Alaric !

Il tourna la tête.

Démétrios était aux prises avec un cavalier démonté.

Le jeune Macédonien bloquait comme il pouvait.

Maladroitement.

Trop haut.

Trop lent.

Le Perse força sa garde.

Alaric avança.

Un pas.

Puis un autre.

L'eau freinait chaque mouvement.

Le Perse leva son arme.

Alaric le frappa au côté avant qu'il puisse achever Démétrios.

L'homme tomba à genoux.

Démétrios planta sa lance courte dans sa poitrine.

Puis recula en respirant violemment.

— Je l'avais !

— Bien sûr.

— Je l'avais vraiment !

— Alors la prochaine fois, fais-le plus vite.

Le jeune homme voulut répondre.

Mais un nouveau cri couvrit sa voix.

Sur l'aile, la cavalerie macédonienne chargeait.

Alexandre.

Même à travers le chaos, Alaric le vit.

Le roi était là.

Au cœur du combat.

Pas derrière ses lignes.

Pas à l'abri.

Devant.

Avec les Compagnons.

Son cheval noir bondissait dans l'eau.

Son armure brillait sous le soleil.

Les cavaliers macédoniens percutaient la ligne perse avec une violence terrifiante.

Le choc de la cavalerie fit trembler la rive.

Pendant un instant, même les Perses semblèrent surpris.

Alexandre n'attendait pas.

Il ne commandait pas depuis l'arrière.

Il frappait.

Personnellement.

Comme s'il voulait imposer sa volonté au champ de bataille lui-même.

La vue galvanisa les Macédoniens.

Les hommes crièrent.

Poussèrent.

Forcèrent le passage.

La rive ennemie approchait.

Alaric sentit ses pieds toucher un sol plus ferme.

Enfin.

Il sortit de l'eau.

Sa tunique trempée collait à sa peau.

Ses bras brûlaient.

Son souffle était court.

Mais il était sur la berge.

Et cela changeait tout.

D'autres Macédoniens le rejoignirent.

Un par un.

Puis par groupes.

La ligne commença à se reformer.

Pas parfaitement.

Pas encore.

Mais suffisamment.

Les sarisses restantes s'abaissèrent.

Les boucliers se rapprochèrent.

Les officiers reprirent le contrôle.

Peu à peu, le désordre devenait une formation.

Et la formation redevenait une arme.

Les Perses chargèrent une nouvelle fois.

Cette fois, les Macédoniens tinrent.

Le choc fut brutal.

Mais différent.

Sur la terre ferme, la formation retrouvait sa force.

Les longues pointes frappèrent.

Une première vague perse s'empala presque sur les sarisses.

Les chevaux refusèrent d'avancer.

Certains se cabrèrent.

D'autres chutèrent.

Les cavaliers perdirent leur élan.

Et lorsque leur élan mourut...

Les Macédoniens avancèrent.

Un pas.

Puis un autre.

Comme une machine.

Comme une créature immense composée de milliers d'hommes.

Alaric ressentit une étrange familiarité.

Ce n'était pas Sparte.

Ce n'était pas la phalange qu'il avait connue.

Mais l'esprit était le même.

Tenir.

Avancer.

Ne pas rompre.

Ne pas laisser la peur décider.

À quelques mètres, Démétrios frappait avec une énergie désordonnée.

Pas toujours propre.

Pas toujours efficace.

Mais il tenait.

Il tenait vraiment.

— Garde ton rang !

cria Alaric.

— Je garde !

— Non, tu cours partout !

— C'est presque pareil !

Malgré lui, Alaric eut un bref sourire.

Puis une lance perse passa entre eux.

Il leva son bouclier.

L'impact le fit reculer d'un demi-pas.

Un second Perse enchaîna immédiatement.

Puis un troisième.

Le combat reprit toute sa violence.

Alaric frappa.

Bloqua.

Esquiva.

Il n'y avait plus de rivière.

Plus de roi.

Plus d'Asie.

Seulement la mêlée.

Un ennemi.

Puis un autre.

Puis encore un autre.

La poussière se mêlait à l'eau et au sang.

Le sol devenait glissant.

Chaque cadavre risquait de faire trébucher un homme.

Chaque cri pouvait couvrir un ordre.

Mais peu à peu, la pression perse diminua.

Quelque chose changeait.

Alaric le sentit avant de le comprendre.

Les attaques devenaient moins coordonnées.

Les cavaliers hésitaient.

Les fantassins reculaient.

Sur l'aile, Alexandre poursuivait son avancée.

Les Compagnons brisaient les lignes ennemies.

La panique se répandait.

D'abord par fragments.

Puis comme une fissure dans un mur.

Un groupe de Perses recula.

Puis un autre.

Puis toute une portion de la ligne.

— Ils cèdent !

hurla quelqu'un.

Le cri se propagea.

— Ils cèdent !

Les Macédoniens poussèrent un rugissement.

Et avancèrent.

Plus vite.

Plus violemment.

Les Perses tentèrent de se reformer.

Trop tard.

La bataille bascula.

Ce qui avait commencé comme une traversée dangereuse devenait une rupture.

Une percée.

Une victoire.

Démétrios se tourna vers Alaric, le visage couvert d'eau, de boue et de sang.

— On gagne ?

Alaric observa le champ de bataille.

Les Perses reculaient réellement désormais.

Leurs lignes se défaisaient.

Les cavaliers cherchaient à fuir.

Les Macédoniens les poursuivaient déjà.

— Oui.

répondit-il.

— On gagne.

Démétrios resta silencieux une seconde.

Puis éclata d'un rire nerveux.

— Par les dieux...

Je suis encore vivant.

Alaric regarda autour de lui.

Les corps flottaient dans la rivière.

Des hommes gémissaient sur la berge.

Des chevaux blessés se débattaient dans la boue.

La victoire avait un goût amer.

Comme toujours.

Mais elle était réelle.

La première victoire d'Alexandre en Asie venait d'être remportée.

Et tandis que les cris des Macédoniens s'élevaient au-dessus du Granique, Alaric comprit quelque chose.

Alexandre n'avait pas seulement gagné une bataille.

Il venait de prouver à son armée que l'impossible pouvait réellement être vaincu.

Et cela le rendait plus dangereux encore.

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