Chapitre 40 — Le Granique
Les jours qui suivirent furent étranges.
L'armée avançait.
Toujours plus profondément en territoire perse.
Jour après jour.
Sous un soleil de plus en plus lourd.
À travers des plaines immenses que la plupart des soldats n'avaient jamais imaginées.
Pourtant, rien ne se produisait.
Pas de bataille.
Pas de grande armée ennemie.
Pas même une véritable résistance.
Les villes ouvraient leurs portes.
Les garnisons reculaient.
Les routes restaient libres.
Parfois, les habitants observaient simplement le passage des Macédoniens depuis les remparts.
Parfois, ils apportaient même de la nourriture et de l'eau.
Comme si la guerre n'existait pas encore.
Comme si tout cela n'était qu'une longue marche.
Cette facilité inquiétait les vétérans.
Lorsqu'une guerre commence trop bien, elle cache souvent quelque chose.
Et ce quelque chose finit toujours par apparaître.
Alaric avait déjà vu cela.
Plus d'une fois.
Les jeunes soldats parlaient de victoire.
Les anciens parlaient de prudence.
Car ils savaient que les ennemis les plus dangereux étaient souvent ceux que l'on ne voyait pas encore.
Les journées s'écoulaient au rythme des marches.
Lever avant l'aube.
Repas rapide.
Puis des heures à avancer derrière les étendards.
Le soir venu, les hommes montaient le camp.
Réparaient leurs équipements.
Mangeaient.
Dormaient.
Puis recommençaient.
Peu à peu, la routine s'installa.
Même en territoire ennemi.
Même à des centaines de kilomètres de la Grèce.
Un après-midi, alors que la colonne traversait une vaste plaine, Démétrios rejoignit Alaric.
— Tu trouves ça étrange ?
— Quoi ?
— Tout ça.
Il désigna l'horizon.
— Nous sommes censés envahir le plus grand empire du monde.
Et pourtant j'ai l'impression de faire une promenade.
Alaric observa les terres qui s'étendaient devant eux.
— Profite-en.
— Pourquoi ?
— Parce que ça ne durera pas.
Démétrios grimaça.
— Tu as toujours une façon très rassurante de parler.
— On me le dit souvent.
Le jeune homme éclata de rire.
Puis reprit sa place dans la colonne.
Quelques jours plus tard, les premiers signes apparurent.
Des fermes abandonnées.
Des villages désertés.
Des éclaireurs revenant plus fréquemment.
Les officiers devenaient plus nerveux.
Les patrouilles plus nombreuses.
Quelque chose changeait.
L'ennemi se rapprochait.
Ce fut finalement un éclaireur couvert de poussière qui apporta la nouvelle.
Les Perses avaient rassemblé leurs forces.
Ils attendaient les Macédoniens près d'une rivière appelée Granique.
L'information se répandit dans le camp comme un feu dans de l'herbe sèche.
Enfin.
La première bataille arrivait.
Les conversations changèrent immédiatement.
Les hommes qui parlaient de richesses parlaient désormais de survie.
Ceux qui rêvaient de gloire vérifiaient leurs armures.
Même les plus confiants devenaient silencieux.
Car une bataille possède une vérité simple.
Elle ne distingue pas les rêveurs des réalistes.
Elle tue les deux.
L'atmosphère changea immédiatement.
Les plaisanteries devinrent moins nombreuses.
Les conversations plus courtes.
Même Démétrios parlait moins.
Ce qui était presque inquiétant.
La veille du combat, les soldats vérifièrent leurs armes.
Encore.
Puis encore.
Comme si une lance parfaitement entretenue pouvait empêcher la mort.
Comme si un bouclier mieux ajusté pouvait détourner le destin.
Partout dans le camp, les mêmes gestes se répétaient.
Affûter une lame.
Nettoyer une cuirasse.
Réparer une sangle.
Occuper ses mains pour éviter de penser.
Alaric était assis près du feu lorsque Démétrios s'approcha.
Pour une fois, le jeune homme semblait sérieux.
Il s'assit sans parler.
Fixant les flammes.
Puis il finit par demander :
— Tu as déjà participé à beaucoup de batailles ?
Alaric leva les yeux.
— Oui.
— Combien ?
— Je ne sais plus.
La réponse sembla troubler le jeune Macédonien.
— Tu ne comptes plus ?
— Au bout d'un moment, elles se mélangent.
Le silence retomba quelques instants.
Puis Démétrios posa la question qui lui brûlait visiblement les lèvres.
— Tu as peur ?
La question était honnête.
Sans moquerie.
Sans bravade.
Alaric réfléchit quelques secondes.
Puis répondit :
— Toujours.
Démétrios sembla surpris.
— Même après tout ce temps ?
— Les hommes qui n'ont plus peur sont souvent déjà morts.
Le jeune Macédonien fixa les flammes.
— Je crois que j'espérais une meilleure réponse.
— Désolé.
— Non.
Il esquissa un sourire.
— Au moins, tu es honnête.
Alaric observa les milliers de feux qui illuminaient la nuit.
— La peur n'est pas le problème.
— Alors quoi ?
— La laisser décider à ta place.
Démétrios resta silencieux.
Puis hocha lentement la tête.
Comme s'il essayait de retenir chaque mot.
Le silence revint.
Au loin, des milliers de feux brillaient dans la nuit.
Toute l'armée retenait son souffle.
Quelque part de l'autre côté de l'obscurité, les Perses faisaient probablement la même chose.
Le lendemain matin, les soldats furent réveillés avant l'aube.
Le camp s'anima immédiatement.
Les officiers circulaient entre les tentes.
Les ordres fusaient.
Les armures étaient ajustées.
Les lances distribuées.
Les chevaux préparés.
Personne ne traînait.
Personne ne protestait.
Même les plus jeunes comprenaient l'importance de cette journée.
Puis l'armée se mit en marche.
Le soleil commençait à peine à apparaître lorsque les premières unités quittèrent le camp.
Le bruit des milliers de pas résonnait dans la plaine.
Les étendards flottaient dans le vent du matin.
Et peu à peu, la tension augmentait.
Comme une corde que l'on tend jusqu'à sa limite.
Quelques heures plus tard, Alaric aperçut enfin le Granique.
La rivière serpentait au milieu de la plaine.
Ses eaux brillaient sous la lumière du soleil.
Et de l'autre côté...
Les Perses.
Des milliers.
Peut-être des dizaines de milliers.
La lumière du soleil se reflétait sur leurs armures.
Leurs lances.
Leurs étendards.
Leurs casques.
Le spectacle était impressionnant.
Même pour un vétéran.
Les cavaliers perses formaient une longue ligne le long de la rive.
Derrière eux se tenaient les fantassins.
Une masse immense d'hommes et d'acier.
Démétrios souffla lentement.
— Par tous les dieux...
Alaric ne répondit pas.
Il observait simplement.
Comme toujours.
Il analysait.
Les positions.
Le terrain.
La rivière.
Les mouvements ennemis.
Les habitudes acquises au fil des décennies revenaient naturellement.
Les cavaliers perses occupaient les berges.
Le courant semblait faible.
Mais attaquer une armée retranchée derrière une rivière restait extrêmement dangereux.
Très dangereux.
Les hommes devraient traverser l'eau.
Perdre leur cohésion.
Puis affronter des ennemis déjà en position.
Autour de lui, les soldats murmuraient.
Certains pensaient qu'Alexandre attendrait.
D'autres imaginaient une manœuvre.
Quelques officiers échangeaient des regards inquiets.
Puis le roi prit sa décision.
Il attaquerait immédiatement.
Un mouvement parcourut toute l'armée.
Même les vétérans furent surpris.
L'audace de la décision était immense.
Ou la folie.
Parfois la différence était difficile à distinguer.
Les officiers relayèrent les ordres.
Les formations se mirent en place.
Les sarisses s'abaissèrent.
Le métal brilla sous le soleil.
Les rangs se resserrèrent.
Les hommes prirent leur place.
Alaric sentit son cœur accélérer.
Pas de peur.
Pas exactement.
Plutôt cette sensation familière.
Cette tension qui précède toujours le combat.
Le moment où l'on sait que dans quelques minutes tout peut basculer.
Le moment où certains hommes deviendront des héros.
Et d'autres des cadavres.
À sa droite, Démétrios serrait sa lance si fort que ses jointures blanchissaient.
— Respire.
dit simplement Alaric.
— Facile à dire.
— Je sais.
Le jeune homme inspira profondément.
Puis expira lentement.
Comme un homme essayant de convaincre son propre corps de lui obéir.
Puis les trompettes retentirent.
Le signal.
L'instant tant attendu.
L'instant redouté.
Toute l'armée s'ébranla.
Les premiers rangs avancèrent vers la rivière.
Les cavaliers d'Alexandre se mirent en mouvement.
Les étendards flottèrent dans le vent.
Et tandis que les deux armées se rapprochaient inexorablement l'une de l'autre...
Alaric comprit que l'Histoire était sur le point de changer.
Une fois encore.
Et Alexandre lança ses hommes vers la rivière.
La première grande bataille de la conquête venait de commencer.
