Alaric l'immortel

Chapitre 39 — Vers l'Asie



L'armée quitta Pella au lever du soleil.

Le ciel était encore teinté des dernières couleurs de l'aube lorsque les premières colonnes se mirent en mouvement.

D'abord quelques unités.

Puis des dizaines.

Puis des centaines.

Très vite, toute la plaine sembla s'animer.

Des milliers d'hommes avancèrent presque simultanément.

L'infanterie.

La cavalerie.

Les archers.

Les frondeurs.

Les serviteurs.

Les artisans.

Les médecins.

Les forgerons.

Les chariots de ravitaillement.

Les troupeaux destinés à nourrir l'armée.

Une véritable ville en mouvement.

Une ville qui ne possédait ni murs ni maisons.

Seulement des armes et une destination.

Le bruit des pas résonnait sur les routes.

Le grincement des roues.

Les hennissements des chevaux.

Les claquements des fouets.

Les ordres des officiers.

Les conversations des soldats.

Tout cela formait une rumeur constante qui accompagnait la marche.

Partout où ils passaient, les habitants sortaient de leurs maisons pour les regarder.

Des enfants couraient le long des colonnes.

Des vieillards observaient en silence.

Des femmes levaient la main pour saluer un fils, un frère ou un mari.

Certains acclamaient les soldats.

D'autres observaient simplement.

Comme s'ils assistaient à quelque chose qu'ils ne reverraient jamais.

Et pour beaucoup d'entre eux...

C'était probablement vrai.

Car une campagne contre les Perses n'était pas une simple guerre.

C'était une expédition vers l'inconnu.

Alaric marchait au sein de sa compagnie.

La sarisse reposant sur son épaule.

Le poids de l'arme ne le gênait plus.

Son corps s'était rapidement adapté aux méthodes macédoniennes.

À sa droite se trouvait Démétrios.

Qui parlait déjà.

Beaucoup.

Comme toujours.

Depuis leur rencontre, Alaric avait remarqué que le jeune Macédonien semblait incapable de rester silencieux plus de quelques minutes.

Même pendant les marches les plus longues.

Même lorsqu'il était épuisé.

Même lorsqu'il mangeait.

Démétrios trouvait toujours quelque chose à raconter.

Une anecdote.

Une rumeur.

Une plaisanterie.

Ou simplement une question inutile.

Ce matin-là ne faisait pas exception.

— Tu te rends compte ?

Demanda-t-il avec enthousiasme.

— Non.

— Nous allons envahir l'Asie.

— Je marche simplement sur une route.

— Une route qui mène à l'Asie.

— Pour l'instant, elle mène surtout à de la poussière.

Démétrios leva les yeux au ciel.

— Tu es incapable d'être enthousiaste.

— Je suis capable d'être réaliste.

— C'est pire.

Quelques soldats qui marchaient derrière eux entendirent l'échange et éclatèrent de rire.

Démétrios poursuivit malgré tout.

— Sérieusement, tu ne ressens rien ?

— Si.

— Ah.

Enfin.

Quoi ?

— Mes épaules me font mal.

Les rires redoublèrent.

Même certains vétérans secouèrent la tête en souriant.

Démétrios prit un air dramatique.

— Les dieux m'ont puni.

— Pourquoi ?

— Parce qu'ils m'ont placé à côté de l'homme le plus ennuyeux de toute la Macédoine.

— Tu exagères.

— À peine.

— Tu ne connais même pas toute la Macédoine.

— Pas besoin.

Je t'ai rencontré.

Cela suffit.

Cette fois, plusieurs soldats rirent franchement.

L'un d'eux lança :

— Il n'a pas tort !

— Merci !

S'exclama Démétrios.

— Enfin quelqu'un de raisonnable.

Alaric secoua simplement la tête.

Pourtant, malgré lui, il appréciait cette présence.

Le jeune homme lui rappelait parfois certains compagnons de sa jeunesse.

Des hommes capables de plaisanter même lorsqu'ils marchaient vers la guerre.

Des hommes qui refusaient de laisser la peur s'installer.

Démétrios reprit :

— Un jour tu admettras que j'ai raison.

— Le jour où tu arrêteras de parler.

— Donc jamais.

— Exactement.

Cette fois, même Alaric sourit.

Le jeune Macédonien avait une énergie presque inépuisable.

Il parlait du futur.

Des batailles à venir.

Des richesses perses.

Des villes qu'il rêvait de découvrir.

Comme beaucoup de jeunes soldats, il imaginait encore la guerre comme une aventure.

Alaric ne cherchait pas à le détromper.

La réalité s'en chargerait bien assez tôt.

Les semaines passèrent.

L'armée traversa villes et villages.

Chaque jour ressemblait au précédent.

Marcher.

Manger.

Monter le camp.

Dormir.

Puis recommencer.

Pour les jeunes recrues, l'aventure avait quelque chose d'exaltant.

Pour les vétérans, c'était simplement la réalité de la guerre.

La fatigue.

La poussière.

Les pieds meurtris.

Les épaules douloureuses.

Les nuits courtes.

La pluie parfois.

La chaleur souvent.

Les repas médiocres.

Les longues heures sans rien faire.

La gloire était rarement présente sur les routes militaires.

Un matin, une pluie battante transforma la route en bourbier.

Les soldats avancèrent malgré tout.

Les bottes s'enfonçaient dans la boue.

Les chariots peinaient à progresser.

Les jurons résonnaient dans toute la colonne.

Démétrios leva les yeux vers le ciel.

— Voilà donc la grande conquête de l'Asie.

Alaric haussa les épaules.

— Habitue-toi.

— Si les Perses veulent nous arrêter, ils n'ont qu'à envoyer davantage de pluie.

Même les hommes les plus fatigués rirent à cette remarque.

Ces moments comptaient davantage qu'on ne l'imaginait.

Dans une armée, le rire était parfois aussi précieux que la nourriture.

Un soir, alors que le camp s'installait près d'une rivière, Alaric aperçut Alexandre.

Le roi circulait parmi les soldats.

Sans escorte excessive.

Sans distance.

Il parlait avec certains hommes.

Questionnait des officiers.

Observait les préparatifs.

Comme s'il refusait de rester enfermé parmi les nobles.

Plusieurs soldats se redressaient lorsqu'il passait.

D'autres souriaient.

Certains semblaient même fiers qu'il leur adresse quelques mots.

— Tu vois ?

souffla Démétrios.

— Quoi ?

— C'est pour ça qu'on le suit.

Alaric observa le jeune roi.

— Explique-moi.

Démétrios sembla surpris.

— Tu ne comprends pas ?

— Non.

— Philippe était respecté.

Alexandre est aimé.

La réponse était simple.

Mais Alaric comprit immédiatement.

L'amour pousse souvent les hommes plus loin que le respect.

Beaucoup plus loin.

Il l'avait déjà vu autrefois.

À Sparte.

Avec Léonidas.

Les hommes étaient prêts à mourir pour un roi qu'ils admiraient.

Ils étaient prêts à accomplir l'impossible pour un roi qu'ils aimaient.

Quelques semaines plus tard, l'armée atteignit finalement la côte.

L'immense étendue bleue de la mer apparut à l'horizon.

D'abord comme une bande lumineuse.

Puis comme une véritable frontière entre deux mondes.

Des centaines de navires les attendaient déjà.

Alignés dans les ports.

Leurs mâts formaient une forêt de bois dressée vers le ciel.

Le spectacle était impressionnant.

Les soldats s'arrêtèrent pour observer.

Même les plus expérimentés.

Parce que tous comprenaient ce que cela signifiait.

Une fois la mer traversée...

Il n'y aurait plus de retour facile.

La Grèce resterait derrière eux.

L'Asie les attendrait devant.

Le soir précédant l'embarquement, l'excitation était palpable.

Les conversations tournaient toutes autour du lendemain.

Certains imaginaient déjà les richesses de l'empire perse.

D'autres parlaient des batailles à venir.

Quelques-uns avouaient leur peur.

Discrètement.

À voix basse.

Comme tous les soldats depuis le début des guerres.

Alaric observait simplement les vagues.

Assis sur un rocher.

Le vent marin soufflait contre son visage.

Devant lui s'étendait l'Asie.

L'inconnu.

Là-bas se trouvait l'empire qui avait envoyé Xerxès contre la Grèce.

L'empire qui avait coûté la vie à Léonidas.

À Nikandros.

À tant d'autres.

Pendant quelques instants, de vieux souvenirs remontèrent.

Le défilé.

Le sang.

Les cris.

Les boucliers brisés.

Les derniers regards de ses compagnons.

Puis il repoussa ces images.

Demain appartenait au présent.

Pas au passé.

Le lendemain matin, les navires quittèrent le rivage.

Des centaines de voiles blanches couvrirent la mer.

L'armée d'Alexandre traversait l'Hellespont.

Comme autrefois les héros des légendes.

Comme autrefois les armées de Troie et des Achéens.

Les soldats regardaient les côtes grecques s'éloigner.

Certains plaisantaient.

D'autres demeuraient silencieux.

Beaucoup réalisaient enfin ce qui était en train de se produire.

Ils quittaient leur monde.

Peut-être pour toujours.

La traversée dura plusieurs heures.

Le vent gonflait les voiles.

Les vagues frappaient doucement les coques.

Autour d'eux, les navires formaient une immense flotte qui semblait s'étendre jusqu'à l'horizon.

Démétrios passa une bonne partie du voyage à poser des questions aux marins.

Avant de finir malade par-dessus bord.

Ce qui provoqua l'hilarité générale.

— Je croyais que tu voulais conquérir l'Asie.

— Pas depuis un bateau.

répondit-il d'une voix misérable.

Après plusieurs heures de navigation, les côtes d'Asie apparurent.

D'abord comme une ligne sombre.

Puis progressivement comme une terre réelle.

Immense.

Mystérieuse.

Pleine de promesses.

Et de dangers.

Un silence étrange s'installa parmi les soldats.

Même les plus bavards observaient le rivage.

Comme s'ils contemplaient un nouveau monde.

Lorsque les premiers navires touchèrent enfin la côte, ce silence se prolongea quelques instants.

Puis Alexandre descendit le premier.

Comme toujours.

Le roi sauta sur le sable asiatique.

Sans hésitation.

Sans attendre.

Comme si cette terre lui appartenait déjà.

Puis il planta sa lance dans le sol.

Un geste simple.

Mais symbolique.

Autour de lui, les officiers souriaient.

Les soldats acclamaient.

Certains frappaient leurs boucliers.

D'autres levaient leurs armes vers le ciel.

Même à distance, Alaric comprenait le message.

Alexandre ne venait pas visiter l'Asie.

Il venait la conquérir.

Quelques heures plus tard, le camp fut installé.

Les tentes couvrirent rapidement une partie du rivage.

Les feux s'allumèrent.

Les sentinelles prirent position.

La machine militaire macédonienne fonctionnait déjà avec une efficacité impressionnante.

Pour la première fois de sa vie, Alaric dormait sur le sol asiatique.

Et quelque part plus à l'est...

Des satrapes perses recevaient déjà des nouvelles de l'invasion.

Des messagers galopaient sur les routes impériales.

Des armées se rassemblaient.

La guerre approchait.

Cette fois, elle était inévitable.

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