Alaric l'immortel

Chapitre 38 — Sous la bannière du roi



Les jours suivants furent consacrés à l'entraînement.

Même si Alaric avait déjà passé une grande partie de sa vie à combattre, il découvrit rapidement que l'armée macédonienne possédait ses propres méthodes.

Et surtout ses propres armes.

La première fois qu'on lui remit une sarisse, il resta quelques secondes à la regarder.

La lance était immense.

Bien plus longue que celles qu'il avait utilisées à Sparte.

Il fallut les deux mains pour la manier correctement.

Et lorsqu'il rejoignit les rangs de la phalange pour la première fois, il comprit immédiatement pourquoi cette formation était devenue si redoutée.

Devant lui.

Des rangées de pointes.

Derrière lui.

Encore des rangées de pointes.

Des dizaines.

Des centaines.

Une véritable muraille de bois et de fer.

— Ne casse pas le rang.

dit l'instructeur.

— Et si je le casse ?

demanda un jeune soldat.

— Alors tu mourras.

Le ton était si naturel que plusieurs recrues éclatèrent de rire.

L'instructeur ne sourit même pas.

— Et probablement ton voisin aussi.

Les rires cessèrent immédiatement.

Alaric retrouva là quelque chose qui lui rappelait Sparte.

Cette simplicité brutale.

Cette manière qu'avaient les soldats de considérer la mort comme une évidence.

Pas comme une tragédie.

Juste comme une conséquence.

Les semaines passèrent.

Et peu à peu, il apprit à connaître les hommes de son unité.

Comme toujours.

Les armées finissaient par créer leurs propres familles.

On partageait les repas.

Les gardes.

Les entraînements.

Les douleurs.

Et parfois les secrets.

Parmi eux se trouvait un jeune Macédonien nommé Démétrios.

Il devait avoir à peine vingt ans.

Grand.

Brun.

Les épaules larges malgré son jeune âge.

Toujours souriant.

Toujours prêt à parler.

Probablement trop.

Contrairement à beaucoup de recrues, il ne semblait pas impressionné par les vétérans. Il allait vers tout le monde avec la même facilité, posait des questions sans fin et racontait sa vie comme s'il connaissait ses interlocuteurs depuis des années.

Son père avait servi sous Philippe II.

Son frère aîné faisait partie de la cavalerie.

Et lui rêvait de gloire depuis l'enfance.

Alaric l'apprit dès le premier soir.

Et probablement encore trois fois les jours suivants.

— Tu sais, quand nous aurons vaincu les Perses, je reviendrai couvert d'or.

— Bien sûr.

— J'achèterai une maison.

— Évidemment.

— Peut-être deux.

— Pourquoi pas trois ?

Démétrios éclata de rire.

— Voilà ! Tu vois que tu sais plaisanter.

Alaric leva les yeux au ciel.

Le jeune homme était incapable de rester sérieux plus de quelques instants.

Pourtant, sa bonne humeur était contagieuse.

Même les soldats les plus grincheux finissaient par sourire en sa présence.

Quelques jours plus tard, alors que leur unité partageait le repas du soir autour d'un feu de camp, Démétrios s'installa à côté d'Alaric avec son habituelle absence de discrétion.

— Tu es étrange.

annonça-t-il.

Alaric leva les yeux de son repas.

— Pourquoi ?

— Parce que tu ne racontes jamais rien.

— Il n'y a rien à raconter.

— Mensonge.

Démétrios pointa une cicatrice sur son bras.

— Ça, c'est une histoire.

Puis une autre.

— Ça aussi.

Puis une troisième.

— Et celle-là encore.

Quelques soldats voisins se tournèrent vers eux, amusés.

— Il a raison.

lança l'un d'eux.

— Personne ne sait d'où tu viens.

— Ni quel âge tu as.

ajouta un autre.

— Ni comment tu as obtenu toutes ces cicatrices.

Démétrios croisa les bras avec un air triomphant.

— Tu vois ? Je ne suis pas le seul à me poser des questions.

Alaric soupira.

— Tu es toujours aussi curieux ?

— Oui.

— C'est fatigant.

— On me le dit souvent.

Le jeune homme sourit.

— Mais je finis toujours par obtenir mes réponses.

— Alors tu risques d'être déçu.

— On verra bien.

Le groupe éclata de rire.

Même Alaric sentit un sourire apparaître malgré lui.

Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas participé à ce genre de conversation.

Longtemps qu'il n'avait pas simplement partagé un repas avec des compagnons sans penser au passé.

Démétrios continua pourtant.

— Très bien. Si tu refuses de raconter ton histoire, je vais deviner.

— Mauvaise idée.

— Tu es un noble en fuite.

— Non.

— Un mercenaire.

— Non.

— Un prince exilé.

— Certainement pas.

— Un espion perse ?

Cette fois, plusieurs soldats rirent franchement.

— Voilà enfin une théorie intéressante.

dit l'un d'eux.

— Je savais que quelque chose clochait chez lui.

Démétrios prit un air grave.

— Tu vois ? Les preuves s'accumulent.

Alaric secoua la tête.

— Continue comme ça et je vais finir par croire que tu cherches les ennuis.

— Peut-être.

répondit le jeune homme avec un sourire.

Pendant un instant, Alaric observa les flammes danser devant lui.

Les rires.

Les plaisanteries.

Les visages éclairés par le feu.

Et malgré lui, un souvenir remonta à la surface.

Nikandros.

Assis près d'un feu semblable.

Toujours prêt à parler.

Toujours prêt à rire.

Toujours incapable de rester silencieux.

La douleur fut brève.

Mais réelle.

Comme une vieille blessure qui refusait de disparaître complètement.

Il repoussa immédiatement cette pensée.

Personne ne remplacerait jamais Nikandros.

Personne.

Pourtant...

Pour la première fois depuis longtemps, il avait l'impression de retrouver quelque chose qu'il croyait perdu.

Cette camaraderie simple.

Ces moments insignifiants qui devenaient précieux avec le temps.

Il était agréable de rire à nouveau.

Même un peu.

Même brièvement.

Et tandis que les conversations continuaient autour du feu, Alaric se surprit à écouter davantage qu'à observer.

Comme s'il recommençait enfin à faire partie du monde qui l'entourait.

Quelques jours plus tard, un nouvel ordre parcourut le camp.

L'armée entière fut rassemblée.

Des milliers de soldats convergèrent vers une immense plaine située à l'extérieur de Pella.

Les rangs s'étendaient à perte de vue.

Infanterie.

Cavalerie.

Archers.

Troupes alliées.

Alaric n'avait jamais vu une armée grecque aussi grande.

Même avant les Thermopyles.

Même pendant les guerres médiques.

Puis un mouvement parcourut les lignes.

Comme une vague.

Les conversations cessèrent.

Les regards se tournèrent dans une même direction.

Alexandre arrivait.

Monté sur son célèbre cheval noir.

Entouré de ses compagnons.

Le roi traversa les rangs au pas.

Observant ses soldats.

Certains levaient leur lance.

D'autres criaient son nom.

Mais lui semblait étrangement calme.

Comme si cette foule immense n'était rien d'exceptionnel.

Comme si tout cela n'était qu'une étape parmi d'autres.

Finalement, il s'arrêta au centre de l'assemblée.

Et parla.

Alaric n'entendit pas chaque mot.

La distance était trop grande.

Mais il comprit l'essentiel.

Alexandre parlait de l'Asie.

Des Perses.

De gloire.

De conquête.

D'Homère.

D'Achille.

Et surtout...

D'un avenir plus grand que tout ce que la Grèce avait connu jusqu'alors.

Les soldats l'écoutaient comme s'il décrivait un rêve.

Comme s'il leur ouvrait les portes d'un autre monde.

Lorsque le discours s'acheva, un rugissement traversa l'armée entière.

Des milliers d'hommes crièrent en même temps.

Le bruit semblait capable de faire trembler la terre elle-même.

Alaric resta silencieux.

Observant simplement le roi.

Et pour la première fois, il comprit véritablement ce qui rendait Alexandre différent.

Ce n'était pas son talent militaire.

Ni son intelligence.

Ni même son courage.

C'était sa capacité à convaincre des milliers d'hommes qu'ils pouvaient accomplir l'impossible.

Quelques jours plus tard, les préparatifs s'accélérèrent.

Les chariots furent chargés.

Les réserves rassemblées.

Les armes inspectées.

L'attente touchait à sa fin.

L'armée allait bientôt quitter la Macédoine.

Quitter la Grèce.

Et traverser la mer.

Cette nuit-là, personne ne dormit vraiment.

Dans les tentes, les soldats parlaient encore.

Certains rêvaient déjà de richesses.

D'autres de gloire.

D'autres encore de terres lointaines.

Démétrios observait les étoiles.

— Tu crois qu'on reviendra un jour ?

demanda-t-il soudain.

Alaric resta silencieux quelques secondes.

Puis répondit honnêtement :

— Je ne sais pas.

Le jeune soldat hocha lentement la tête.

— Moi non plus.

Le silence retomba.

Au loin, les feux du camp brillaient dans l'obscurité.

Des milliers de flammes.

Des milliers de destins.

Et quelque part parmi eux...

Un roi qui s'apprêtait à lancer son armée contre le plus grand empire du monde.

Le lendemain, ils prendraient la route.

L'Histoire était en marche.

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