Alaric l'immortel

Chapitre 37 — Pella



Pella était différente.

Alaric le comprit dès son arrivée.

Après des semaines de voyage à travers les plaines et les collines du nord de la Grèce, il s'était attendu à découvrir une capitale semblable aux autres.

Il se trompait.

Athènes débordait de philosophes.

Sparte respirait la discipline.

La Macédoine, elle, semblait animée par une énergie plus brute.

Plus ambitieuse.

Plus dangereuse aussi.

Dès qu'il franchit les portes de la ville, il sentit cette agitation particulière qui précède les grands événements.

Les rues étaient encombrées.

Des marchands criaient pour attirer les clients.

Des artisans travaillaient devant leurs échoppes.

Des chevaux traversaient les avenues au galop.

Des messagers couraient d'un quartier à l'autre.

Mais ce qui frappait le plus Alaric, c'était la présence constante de l'armée.

Partout où il regardait, il voyait des soldats.

Des cavaliers.

Des officiers.

Des recrues.

Des forgerons martelant des plaques de bronze.

Des armuriers réparant des casques.

Des chariots chargés de lances, de boucliers et de provisions.

Même les enfants jouaient à imiter les guerriers.

La guerre semblait imprégner chaque rue de la capitale.

Comme si tout un royaume se préparait à quelque chose de gigantesque.

Comme si chacun savait qu'un changement approchait.

Et qu'il serait irréversible.

Alaric traversa la ville pendant plusieurs jours.

Observant.

Écoutant.

Comme il l'avait toujours fait.

Depuis son arrivée dans l'Antiquité, il avait appris que les hommes parlaient souvent plus librement qu'ils ne le devraient.

Il suffisait de tendre l'oreille.

Dans les marchés.

Dans les tavernes.

Dans les temples.

Les habitants parlaient tous du même sujet.

Alexandre.

Toujours Alexandre.

Le jeune roi était devenu une obsession.

Son nom revenait dans chaque conversation.

Certains le comparaient à Achille.

D'autres affirmaient qu'il était favorisé par les dieux.

Quelques-uns racontaient même qu'il descendait d'Héraclès lui-même.

Les plus prudents se contentaient de dire qu'il était dangereux.

Très dangereux.

Pour ses ennemis.

Et peut-être pour le monde entier.

Alaric entendit des dizaines d'histoires à son sujet.

Certaines étaient probablement vraies.

D'autres relevaient clairement de la légende.

On racontait qu'il avait dompté un cheval sauvage que personne ne pouvait approcher.

Qu'il avait étudié auprès d'Aristote.

Qu'il avait vaincu des tribus rebelles alors qu'il n'était encore qu'un adolescent.

Qu'il dormait avec un exemplaire de l'Iliade sous son oreiller.

À chaque récit, la frontière entre l'homme et le mythe semblait s'effacer un peu plus.

Un soir, alors qu'il mangeait dans une auberge proche des casernes, plusieurs soldats s'installèrent à la table voisine.

Leurs armures portaient les couleurs macédoniennes.

Ils revenaient manifestement d'un entraînement.

Leurs visages étaient couverts de poussière.

Leurs mains portaient encore les marques des exercices.

L'un d'eux vida sa coupe d'un trait avant de déclarer :

— Ils disent que nous partirons avant l'été.

— Vers l'Asie ?

Demanda un autre.

— Évidemment.

Où veux-tu aller d'autre ?

Le groupe éclata de rire.

Un homme plus âgé secoua la tête.

Ses cheveux grisonnaient déjà.

Il avait probablement connu Philippe, le père d'Alexandre.

— Vous riez maintenant.

Vous rirez moins lorsque les Perses vous chargeront.

Le silence revint brièvement.

Même les plus jeunes cessèrent de sourire.

Les Perses restaient un nom lourd de sens.

Un empire immense.

Une puissance qui avait autrefois menacé toute la Grèce.

Puis un jeune soldat répondit :

— Alexandre les écrasera.

Comme toujours.

Personne ne sembla remettre cette affirmation en question.

Cela surprit Alaric.

Pas la confiance.

La certitude.

Ces hommes ne croyaient pas qu'Alexandre pouvait gagner.

Ils étaient convaincus qu'il gagnerait.

La différence était immense.

Alaric avait connu Léonidas.

Il avait vu des hommes prêts à mourir pour leur roi.

Mais ici, il percevait autre chose.

Une foi presque aveugle.

Comme si Alexandre était destiné à réussir simplement parce qu'il était Alexandre.

Les jours suivants, Alaric observa davantage l'armée.

Et plus il observait, plus il comprenait pourquoi.

Elle était impressionnante.

Très impressionnante.

Les phalanges s'entraînaient pendant des heures.

Sous le soleil.

Sous la pluie.

Sans relâche.

Des centaines d'hommes évoluaient comme une seule entité.

Chaque mouvement semblait parfaitement synchronisé.

Chaque ordre était exécuté instantanément.

Les longues sarisses formaient une forêt de pointes capable d'arrêter presque n'importe quelle charge.

Lorsqu'elles s'abaissaient toutes ensemble, le spectacle était saisissant.

Même après son expérience spartiate, Alaric fut impressionné.

Cette armée était différente.

Plus souple.

Plus agressive.

Conçue pour avancer.

Pour conquérir.

Pas simplement pour tenir une position.

Les officiers exigeaient une discipline rigoureuse.

Mais ils encourageaient également l'initiative.

Les soldats semblaient plus mobiles.

Plus adaptables.

Comme si toute l'armée avait été pensée pour suivre le rythme d'un chef incapable de rester immobile.

Un matin, alors qu'il observait un exercice depuis plusieurs heures, une voix l'interpella.

— Tu regardes depuis trois jours.

Alaric tourna la tête.

Un officier macédonien se tenait derrière lui.

L'homme avait une quarantaine d'années.

Le visage marqué par les campagnes.

Une vieille cicatrice traversait sa joue gauche.

Son regard était celui d'un vétéran habitué à juger rapidement les hommes.

— Et alors ?

— Alors les hommes qui observent autant finissent généralement par s'engager.

Ou par partir.

Alaric eut un léger sourire.

— Et si je faisais les deux ?

— Alors tu serais le premier.

L'officier croisa les bras.

Son regard s'attarda sur l'équipement d'Alaric.

Le bouclier portait les marques de nombreuses batailles.

L'épée était ancienne, mais parfaitement entretenue.

Même son armure semblait avoir traversé plusieurs campagnes.

— Tu es déjà soldat, pas vrai ?

Alaric regarda un instant les phalanges qui s'entraînaient au loin.

Les longues sarisses s'abaissaient d'un même mouvement.

Puis se relevaient.

Encore.

Et encore.

Une discipline impressionnante.

Différente de celle de Sparte, mais tout aussi redoutable.

Puis il répondit :

— Quelques fois.

L'homme éclata de rire.

— Tout le monde répond ça.

Il allait ajouter quelque chose, mais son regard s'attarda sur Alaric.

Plus précisément sur son corps.

Sur sa posture.

Sur les détails que seuls les soldats remarquent.

Ses cicatrices.

La façon dont il portait son épée.

La manière dont ses mains reposaient naturellement près de la garde.

Son regard changea légèrement.

Il remarqua les marques anciennes sur ses avant-bras.

Les épaules larges d'un homme habitué à porter un lourd bouclier pendant des heures.

La démarche souple d'un vétéran qui avait passé une bonne partie de sa vie sur les champs de bataille.

Puis il observa son visage.

Pas celui d'un jeune homme.

Pas vraiment celui d'un vieillard non plus.

Quelque chose d'étrange.

Difficile à définir.

Comme si les années avaient laissé leur expérience sans laisser leurs traces.

— Combien de fois ?

Demanda-t-il finalement.

Alaric resta silencieux quelques secondes.

Combien de fois avait-il combattu ?

Il aurait été incapable de répondre précisément.

Les entraînements de Sparte.

Les escarmouches contre les cités voisines.

Les campagnes.

Les Thermopyles.

Les années qui avaient suivi.

Les conflits dont il avait déjà oublié le nom.

Les hommes qu'il avait vus mourir.

Les amis qu'il avait enterrés.

Tout cela formait désormais une masse indistincte dans sa mémoire.

Une vie entière.

Peut-être plusieurs.

— Suffisamment.

Cette fois, l'officier ne rit pas.

Il hocha simplement la tête.

Comme si cette réponse lui suffisait.

Comme si lui aussi avait connu assez de batailles pour comprendre ce que signifiait réellement ce mot.

Suffisamment.

Ni trop.

Ni pas assez.

Juste assez pour ne plus avoir envie d'en parler.

— Je vois.

Le silence s'installa entre eux.

Autour, les cris des instructeurs continuaient de résonner.

Des centaines d'hommes répétaient les mêmes mouvements.

Le choc des hampes de bois.

Les ordres aboyés.

Les jurons.

L'odeur de la sueur et de la poussière.

Toute une armée en préparation.

Puis l'officier désigna le terrain d'entraînement d'un mouvement du menton.

— Nous recrutons.

La campagne approche.

Son regard se tourna vers les rangs de soldats.

— Beaucoup parlent de gloire.

D'autres de richesses.

Mais la vérité est simple.

Nous allons traverser la mer pour affronter le plus grand empire du monde.

Certains ne reviendront jamais.

Il marqua une pause.

— Alors nous avons besoin d'hommes qui savent déjà ce qu'est une bataille.

Alaric suivit son regard.

Des centaines de jeunes recrues s'entraînaient sous le soleil.

Certaines semblaient enthousiastes.

D'autres nerveuses.

Beaucoup n'avaient probablement jamais vu un véritable combat.

Il se demanda combien d'entre elles seraient encore en vie dans quelques années.

Puis il repoussa cette pensée.

Il avait déjà appris que le temps répondait rarement à ce genre de questions.

Alaric regarda les soldats.

Les rangs.

Les étendards.

L'énergie qui parcourait tout le camp.

Depuis son départ de Sparte, il avait voyagé.

Observé.

Appris.

Mais il n'avait jamais retrouvé ce sentiment.

Cette impression d'appartenir à quelque chose de plus grand.

Cette sensation étrange qui naît lorsqu'une multitude d'hommes poursuivent le même objectif.

Peut-être était-ce une erreur.

Peut-être pas.

Mais il sentait que sa route l'avait conduit ici pour une raison.

Et surtout, il voulait voir Alexandre de plus près.

Comprendre pourquoi tant d'hommes étaient prêts à le suivre jusqu'au bout du monde.

— Où dois-je signer ?

Demanda-t-il.

L'officier sourit.

— Voilà une meilleure réponse.

Quelques heures plus tard, Alaric rejoignit officiellement l'armée macédonienne.

Simple soldat.

Rien de plus.

Rien de moins.

Comme autrefois.

Comme à Sparte.

On lui attribua une place dans une unité de fantassins.

Une tente.

Un équipement.

Et une série d'exercices destinés à évaluer ses capacités.

Les résultats surprirent plusieurs instructeurs.

Malgré son apparence relativement jeune, il possédait l'expérience d'un homme ayant passé une vie entière sur les champs de bataille.

Ce qui, d'une certaine manière, était exactement le cas.

Cette nuit-là, le camp était particulièrement animé.

Des milliers d'hommes se préparaient à partir vers l'inconnu.

Certains parlaient de gloire.

D'autres de richesses.

D'autres encore de vengeance contre les Perses.

Les conversations se mêlaient aux éclats de rire.

Aux chants.

Au bruit des marteaux résonnant encore dans les ateliers.

Alaric, lui, observait simplement les flammes d'un feu de camp.

Perdu dans ses pensées.

Puis un mouvement attira son attention.

Au loin.

Près du quartier général.

Des cavaliers approchaient.

Les conversations diminuèrent progressivement.

Les soldats se redressèrent.

Les regards convergèrent dans la même direction.

Alaric suivit le mouvement.

Au centre du groupe avançait un jeune homme blond monté sur un cheval noir.

Même à distance, il attirait immédiatement l'attention.

Il paraissait presque trop jeune.

Trop jeune pour porter le destin d'un royaume sur ses épaules.

Pourtant, même à cette distance, quelque chose se dégageait de lui.

Une présence.

Une assurance.

Une certitude absolue.

Comme si le monde entier n'était qu'un obstacle destiné à être franchi.

Le cheval avançait calmement.

Les cavaliers qui l'entouraient semblaient presque secondaires.

Tous les regards étaient tournés vers lui.

Le cavalier traversa le camp sous les regards admiratifs des soldats.

Certains se levèrent.

D'autres inclinèrent légèrement la tête.

Quelques-uns souriaient comme des enfants apercevant un héros de légende.

Puis il disparut derrière les tentes des officiers.

Personne ne parla pendant plusieurs secondes.

Finalement, un homme souffla :

— le roi Alexandre.

Autour du feu, plusieurs soldats sourirent.

D'autres hochèrent simplement la tête.

Comme s'ils venaient d'apercevoir un héros de légende.

Alaric resta silencieux.

Son regard fixé sur l'endroit où le roi avait disparu.

Pour la première fois depuis longtemps...

Il avait l'impression que quelque chose d'immense allait commencer.

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