Chapitre 36 — Les siècles de Grèce (fin arc 1)
Lorsque Sparte disparut derrière les collines, Alaric eut l'impression de quitter une partie de lui-même.
Pendant longtemps, il continua pourtant à marcher.
Sans véritable destination.
Sans véritable but.
Pour la première fois depuis son arrivée dans ce monde, aucun foyer ne l'attendait.
Aucune famille.
Aucun ami.
Seulement la route.
Alors il voyagea.
À travers la Grèce.
À travers les années.
Puis à travers les décennies.
Il découvrit Athènes.
Et la ville le surprit immédiatement.
Tout y était différent de Sparte.
Les hommes passaient davantage de temps à discuter qu'à s'entraîner.
Les places publiques étaient remplies de philosophes, de marchands et d'orateurs.
On débattait de tout.
De la guerre.
De la justice.
Des dieux.
De la nature humaine.
Au début, Alaric trouva cela étrange.
Puis il apprit à écouter.
Parfois même à participer.
Il comprit alors qu'il existait d'autres formes de force que celle des armes.
Pendant plusieurs années, il parcourut les cités grecques.
Athènes.
Corinthe.
Thèbes.
Les îles de la mer Égée.
Partout, il observa les hommes.
Leurs rêves.
Leurs ambitions.
Leurs peurs.
Et partout, il retrouvait la même chose.
Les hommes naissaient.
Grandissaient.
Vieillissaient.
Puis mouraient.
Toujours.
Encore.
Encore.
Lui continuait simplement d'avancer.
Les décennies passèrent.
Peu à peu, il entendit parler d'un homme étrange.
Un philosophe qui passait son temps à poser des questions.
À tout le monde.
Riches.
Pauvres.
Soldats.
Artisans.
Cet homme s'appelait Socrate.
Alaric le croisa plusieurs fois.
Jamais longtemps.
Jamais vraiment de manière importante.
Mais il se souvenait encore d'une phrase.
Une phrase entendue au détour d'une rue d'Athènes.
— La seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien.
À l'époque, cela lui avait semblé absurde.
Puis les années avaient passé.
Et il avait fini par comprendre.
Plus il vivait.
Moins il avait de certitudes.
Le temps continua sa marche.
Athènes connut sa grandeur.
Puis son déclin.
Sparte elle-même changea.
La cité qui avait élevé Alaric n'était déjà plus tout à fait celle qu'il avait connue.
Des hommes qu'il avait admirés étaient morts.
Des traditions disparaissaient.
D'autres apparaissaient.
Même les villes semblaient vieillir.
Et cela troubla profondément l'immortel.
Parce qu'il avait toujours cru que certaines choses resteraient éternelles.
Il se trompait.
Rien n'était éternel.
Rien.
Sauf lui.
Les années devinrent des décennies.
Les décennies devinrent des générations.
Alaric commença à quitter les villes avant que les habitants ne remarquent son absence de vieillissement.
Il changeait de nom.
Parfois de métier.
Parfois de région.
Puis recommençait.
Encore.
Toujours.
Comme une ombre traversant l'Histoire.
Puis un nouveau nom commença à circuler dans le monde grec.
D'abord comme une rumeur.
Puis comme une certitude.
Un jeune roi venu du nord.
Un conquérant.
Un homme capable de réaliser l'impossible.
Partout où passait Alaric, les gens parlaient de lui.
Dans les tavernes.
Sur les marchés.
Dans les ports.
Toujours le même nom.
Alexandre.
Fils de Philippe de Macédoine.
Mais cette fois, Alaric y prêta immédiatement attention.
Contrairement aux autres hommes de cette époque, il connaissait déjà ce nom.
Alexandre.
Dans son ancienne vie, des siècles plus tard, il avait étudié son histoire à l'école.
Il connaissait ses conquêtes.
Ses victoires.
Sa légende.
Il savait que ce jeune roi macédonien allait bouleverser le monde connu.
Pour la première fois depuis son arrivée dans l'Antiquité, Alaric entendait parler d'un personnage dont il connaissait déjà le destin.
Et cela éveilla immédiatement sa curiosité.
L'Histoire était remplie de jeunes ambitieux persuadés de pouvoir changer le monde.
La plupart disparaissaient rapidement.
Mais cette fois...
Les rumeurs continuaient.
Toujours plus nombreuses.
Toujours plus incroyables.
Des armées vaincues.
Des royaumes soumis.
Des cités conquises.
Puis un jour, alors qu'il observait un groupe de voyageurs raconter les dernières nouvelles venues du nord, Alaric sentit naître une étrange intuition.
Une intuition qu'il n'avait pas ressentie depuis très longtemps.
L'impression que quelque chose allait changer.
Vraiment changer.
Comme lors de son arrivée à Sparte.
Comme avant les Thermopyles.
Comme avant la mort de Léonidas.
Le monde semblait retenir son souffle.
Et quelque part, au nord de la Grèce, un jeune roi s'apprêtait à partir à la conquête de l'impossible.
Sans le savoir encore, Alaric allait bientôt rencontrer un homme dont le nom traverserait les siècles.
Tout comme le sien.
Lorsque Sparte disparut derrière l'horizon, Alaric eut l'impression de tourner une page de sa vie.
La première véritable page.
Pendant plus de vingt ans, son existence avait été simple.
Sparte.
L'entraînement.
La guerre.
Les compagnons.
Une vie rude.
Mais compréhensible.
Chaque matin ressemblait au précédent.
Chaque saison apportait son lot d'exercices, de patrouilles ou de combats.
Il connaissait sa place.
Il connaissait son devoir.
Et malgré les épreuves, malgré les pertes, il avait fini par considérer cette cité comme son foyer.
Pourtant, ce foyer n'était plus le sien.
Les regards avaient changé.
Les murmures aussi.
Les hommes qui l'avaient connu étaient morts ou devenus trop vieux pour ignorer l'évidence.
Alors il était parti.
Sans cérémonie.
Sans adieux.
Comme un voyageur quittant une étape de son existence.
Désormais, il n'avait plus rien.
Plus de foyer.
Plus de famille.
Plus de destination.
Seulement la route.
Alors il marcha.
Vers l'est.
Vers le nord.
Vers les cités dont il avait tant entendu parler sans jamais les voir.
Pendant des mois, il traversa des vallées, des montagnes et des villages dont il oublia rapidement les noms.
Il dormait dans des auberges lorsqu'il en trouvait.
Sous les étoiles lorsqu'il n'en trouvait pas.
Parfois, il travaillait quelques semaines comme garde ou comme mercenaire afin de gagner de quoi poursuivre son voyage.
Puis il repartait.
Toujours.
Athènes fut la première grande cité qui le marqua réellement.
Et le choc fut immense.
Rien ne ressemblait à Sparte.
Les rues étaient plus animées.
Les marchés plus bruyants.
Les habitants parlaient sans cesse.
De politique.
De commerce.
De philosophie.
Tout le monde semblait avoir une opinion sur tout.
Dans les places publiques, des hommes débattaient pendant des heures sous les regards attentifs de la foule.
Dans les tavernes, les discussions continuaient jusqu'au milieu de la nuit.
Même les artisans semblaient aimer argumenter davantage que travailler.
Au début, cela l'agaça.
Puis cela l'intrigua.
Pendant plusieurs années, il vécut parmi eux.
Observant.
Apprenant.
Écoutant.
Pour la première fois depuis longtemps, il découvrit une autre forme de force.
Une force qui ne naissait pas des armes.
Mais des idées.
Il entendit parler d'hommes capables de rassembler des foules simplement avec leurs paroles.
D'hommes qui passaient leur vie à chercher des réponses plutôt qu'à gagner des batailles.
Cette idée lui semblait étrange.
Mais fascinante.
Lui qui avait grandi dans une cité où l'on apprenait à manier une lance avant d'apprendre à réfléchir découvrait un monde où certains hommes considéraient la pensée comme une arme plus puissante qu'une épée.
Le temps continua d'avancer.
Toujours.
Encore.
Et encore.
Les années se transformèrent en décennies.
Athènes connut son apogée.
Puis son déclin.
Les hommes qui paraissaient immortels aux yeux de leurs contemporains finirent par mourir comme tous les autres.
Les grands généraux.
Les grands orateurs.
Les grands penseurs.
Tous disparurent.
Alaric observa tout cela avec une impression étrange.
Comme s'il regardait des vagues venir mourir sur une plage.
Chaque génération croyait bâtir quelque chose d'éternel.
Puis une nouvelle génération arrivait.
Et tout recommençait.
Il entendit parfois parler d'un philosophe nommé Socrate.
Un homme qui passait son temps à poser des questions.
À remettre en cause les certitudes des autres.
Certains l'admiraient.
D'autres le détestaient.
Mais personne ne semblait capable de l'ignorer.
Alaric le croisa une seule fois.
Peut-être deux.
Il n'en fut jamais certain.
Ils échangèrent quelques mots au détour d'une place.
Une conversation banale.
Sans importance apparente.
Pourtant, des années plus tard, il s'en souvenait encore.
Parce que Socrate lui avait posé une question simple.
Une question à laquelle il n'avait jamais réussi à répondre.
— Si un homme possède tout le temps du monde, que doit-il en faire ?
À l'époque, Alaric avait cru à une coïncidence.
Aujourd'hui encore, il ignorait si cela en était réellement une.
Puis les décennies passèrent.
Encore.
Toujours.
Athènes changea.
Sparte changea.
La Grèce entière changea.
Des cités autrefois puissantes commencèrent à décliner.
D'autres apparurent.
Certaines disparaissaient avant même qu'Alaric ait appris leurs noms.
Et pour la première fois, il comprit une vérité fondamentale.
Aucune cité n'était éternelle.
Aucun royaume n'était éternel.
Aucune gloire n'était éternelle.
Même Sparte.
Cette pensée lui fit plus mal qu'il ne l'aurait imaginé.
Il revint parfois dans la cité qui l'avait élevé.
Toujours brièvement.
Toujours discrètement.
Les rues lui semblaient différentes à chaque visite.
Les visages aussi.
Personne ne le reconnaissait plus.
Les enfants qu'il avait connus étaient devenus des vieillards.
Puis des tombes.
Les maisons avaient changé de propriétaires.
Les familles avaient disparu.
Même certains bâtiments semblaient plus vieux.
Le temps continuait son œuvre.
Sans jamais ralentir.
Alors Alaric recommença à voyager.
Toujours plus loin.
Toujours plus longtemps.
Il traversa la Grèce.
Les îles.
Les colonies.
Les routes commerciales.
Il embarqua sur des navires marchands.
Traversa des mers agitées.
Découvrit des ports où l'on parlait des langues qu'il ne comprenait pas.
Partout, il retrouvait la même chose.
Des hommes naissaient.
Rêvaient.
Combattaient.
Vieillissaient.
Puis mouraient.
Et lui continuait.
Toujours.
À mesure que les années passaient, il cessa progressivement de compter son âge.
Cela n'avait plus vraiment de sens.
Quarante ans.
Cinquante ans.
Soixante ans.
Quelle différence ?
Son reflet demeurait inchangé.
Son corps refusait de suivre les règles du monde.
Parfois, lorsqu'il croisait son image dans l'eau calme d'une rivière, il avait l'impression de regarder un étranger.
Le même visage.
Les mêmes traits.
Alors que tout autour de lui vieillissait.
Puis un jour, de nouvelles rumeurs commencèrent à circuler.
Des rumeurs différentes.
Elles ne parlaient plus d'Athènes.
Ni de Sparte.
Ni même de la Grèce.
Elles parlaient du nord.
D'un royaume que beaucoup considéraient autrefois comme secondaire.
D'une terre appelée Macédoine.
Et surtout...
D'un jeune roi.
Un homme qui n'avait pas encore trente ans.
Mais qui semblait déjà vouloir conquérir le monde.
Partout où Alaric allait, il entendait le même nom.
Alexandre.
Certains le décrivaient comme un génie.
D'autres comme un fou.
Beaucoup affirmaient qu'il était destiné à la grandeur.
Alaric avait entendu ce genre de choses toute sa vie.
Pourtant, cette fois, quelque chose était différent.
Les récits venaient de partout.
Des marchands.
Des soldats.
Des voyageurs.
Tous racontaient la même chose.
La Macédoine grandissait.
Son armée devenait plus puissante chaque année.
Et son jeune roi regardait déjà au-delà des frontières grecques.
Un soir, dans une auberge près de Thèbes, Alaric entendit deux vétérans discuter.
— Il veut attaquer les Perses.
L'autre éclata de rire.
— Comme tous les jeunes rois.
— Non.
Celui-là va réellement le faire.
Le silence qui suivit fut étrange.
Même les hommes qui riaient quelques instants plus tôt semblaient hésiter.
Parce que tout le monde connaissait le poids de ce nom.
Les Perses.
L'empire qui avait failli écraser la Grèce.
L'empire qui avait envoyé Xerxès aux Thermopyles.
L'empire contre lequel Léonidas était tombé.
Pendant quelques instants, Alaric revit le défilé.
Le mur de boucliers.
Les flèches.
Nikandros.
Le sang.
Les cris.
Puis l'image disparut.
Il regarda le fond de sa coupe.
Et pour la première fois depuis longtemps...
Il ressentit de la curiosité.
Peut-être même davantage.
Une envie qu'il crût disparue.
L'envie de participer à quelque chose de grand.
Quelques semaines plus tard, il prit la route du nord.
Les paysages changèrent progressivement.
Les montagnes devinrent plus nombreuses.
Les plaines plus vastes.
Les villages plus pauvres.
Mais partout, il sentait la même énergie.
La même attente.
Comme si tout un royaume retenait son souffle avant un événement immense.
Des convois militaires empruntaient les routes.
Des forgerons travaillaient jour et nuit.
Des jeunes hommes quittaient leurs villages pour rejoindre l'armée.
Partout, on parlait de guerre.
Partout, on parlait d'Alexandre.
Finalement, après plusieurs semaines de voyage, il aperçut les environs de Pella.
La capitale macédonienne.
Et au loin...
Des milliers d'hommes s'entraînaient.
Des rangs parfaitement alignés.
Des lances si longues qu'elles formaient une véritable forêt de pointes.
Alaric s'arrêta sur une colline.
Le vent faisait onduler les étendards macédoniens.
En contrebas, l'armée se préparait.
Une armée qui allait bientôt quitter la Grèce.
Une armée qui allait changer le monde.
Et sans encore le savoir...
Alaric venait d'entrer dans une nouvelle époque de sa vie.
