Alaric l'immortel

Chapitre 34 — Le Spartiate



Les jours qui suivirent les Thermopyles furent les plus longs de la vie d'Alaric.

Il marcha seul.

Toujours vers le sud.

Toujours vers Sparte.

Ses blessures avaient fini par guérir.

Les plaies avaient disparu.

Comme toujours.

Mais la douleur était restée.

Pas celle de son corps.

Une autre.

Plus profonde.

Plus difficile à supporter.

Chaque matin, il se réveillait avec l'impression que Nikandros marchait encore à ses côtés.

Chaque soir, il tournait instinctivement la tête lorsqu'il entendait un bruit.

Comme s'il s'attendait à voir son ami apparaître avec son sourire moqueur.

Puis la réalité revenait.

Toujours.

Nikandros était mort.

Le vétéran était mort.

Léonidas était mort.

Et lui continuait à avancer.

Seul.

Le voyage dura plusieurs semaines.

Partout où il passait, les rumeurs le précédaient.

Les Thermopyles.

Léonidas.

Les trois cents.

La dernière résistance.

Les histoires circulaient déjà.

Certaines étaient vraies.

D'autres complètement absurdes.

Certains prétendaient que les Spartiates avaient tué des milliers d'hommes chacun.

D'autres racontaient que les dieux eux-mêmes avaient combattu à leurs côtés.

Les légendes naissaient toujours plus vite que la vérité.

Alaric ne corrigeait personne.

À quoi bon ?

Personne ne pouvait comprendre ce qui s'était réellement passé.

Personne ne pouvait comprendre l'odeur du sang.

Les cris.

La fatigue.

La peur.

Ou le silence qui suivait.

Finalement, les murailles de Sparte apparurent à l'horizon.

Alaric s'arrêta.

Longtemps.

La cité n'avait pas changé.

Les collines.

Les bâtiments.

Les champs.

Tout semblait identique.

Pourtant, il avait l'impression de revenir dans un endroit différent.

Parce que lui avait changé.

Parce qu'une partie de lui était morte aux Thermopyles.

Il franchit les portes au coucher du soleil.

La nouvelle de son arrivée se répandit rapidement.

Les survivants étaient rares.

Très rares.

Les regards se tournèrent vers lui.

Certains avec admiration.

D'autres avec tristesse.

Personne ne souriait.

Dans toute la cité, des familles attendaient encore des nouvelles.

Des mères.

Des épouses.

Des frères.

Des enfants.

Et la plupart n'obtiendraient jamais le retour qu'ils espéraient.

Le lendemain, Alaric se rendit chez la famille de Nikandros.

Ce fut probablement plus difficile que la bataille elle-même.

La maison lui était familière.

Il y était venu des dizaines de fois.

Peut-être des centaines.

La porte s'ouvrit.

La mère de Nikandros apparut.

Pendant une seconde, elle sourit.

Puis elle regarda derrière lui.

Cherchant quelqu'un.

Cherchant son fils.

Le sourire disparut.

Alaric n'eut même pas besoin de parler.

Elle comprit immédiatement.

Les mères comprennent parfois avant tout le monde.

Ses épaules s'affaissèrent légèrement.

Comme si elle venait de vieillir de plusieurs années.

Elle ferma les yeux.

Une seule larme coula sur sa joue.

Puis elle demanda simplement :

— Était-il courageux ?

Alaric sentit sa gorge se serrer.

— Jusqu'à la fin.

Elle hocha lentement la tête.

Comme si cette réponse lui suffisait.

Comme si elle avait toujours su qu'elle entendrait un jour ces mots.

Alaric resta quelque temps avec la famille.

Par respect.

Par devoir.

Mais surtout parce qu'il n'avait nulle part ailleurs où aller.

Les jours suivants furent consacrés au souvenir des morts.

Toute Sparte honorait les disparus.

Les noms étaient récités.

Les exploits racontés.

Les chants s'élevaient dans les rues.

Peu à peu, les hommes devenaient des héros.

Puis des symboles.

Puis des légendes.

Alaric assistait à tout cela en silence.

Parce qu'il était l'un des rares à encore voir les hommes derrière les récits.

Léonidas n'était pas seulement un roi.

Nikandros n'était pas seulement un héros.

Le vétéran n'était pas seulement un guerrier.

Ils avaient ri.

Mangé.

Pesté contre les entraînements.

Raconté des histoires absurdes autour du feu.

Ils avaient vécu.

Et cela, les légendes l'oubliaient toujours.

Les mois passèrent.

Puis les années.

La guerre continua.

Alaric reprit les armes.

Parce que c'était ce qu'il savait faire.

Parce que rester immobile lui rappelait trop les absents.

Il participa à plusieurs campagnes.

Combattit encore.

Vit d'autres batailles.

Vit d'autres morts.

Puis finalement, la Grèce repoussa les Perses.

La victoire arriva.

Comme toutes les victoires.

Trop tard pour ceux qui étaient déjà tombés.

Sparte célébra.

La Grèce célébra.

Mais Alaric ne ressentit qu'un vide étrange.

Les années continuèrent de passer.

Encore.

Et encore.

Les jeunes recrues devinrent des hommes.

Les hommes devinrent des vétérans.

Les vétérans devinrent des vieillards.

Puis des souvenirs.

Et au milieu de tout cela...

Alaric restait le même.

Exactement le même.

Un soir, alors qu'il revenait d'un entraînement, un ancien compagnon d'armes s'arrêta devant lui.

Le soleil disparaissait derrière les collines, teintant les bâtiments de Sparte d'une lumière rougeâtre. Les jeunes recrues quittaient le terrain d'exercice en riant, épuisées par la journée. Certaines portaient encore les marques fraîches des combats d'entraînement.

Alaric les regarda s'éloigner.

Il se souvenait avoir été comme eux.

Ou du moins, il croyait s'en souvenir.

Parfois, les années commençaient à se mélanger dans son esprit.

Les visages changeaient.

Les noms s'effaçaient.

Mais lui restait le même.

Alors qu'il traversait une rue étroite, une voix l'interpella.

— Alaric.

Il se retourna.

Un homme avançait lentement vers lui.

Pendant une seconde, il eut du mal à le reconnaître.

Puis la mémoire revint.

Doros.

Ils avaient combattu ensemble après les guerres médiques.

Partagé des repas.

Des gardes de nuit.

Des campagnes entières.

À l'époque, ils avaient presque le même âge.

Aujourd'hui...

L'homme avait désormais les cheveux gris.

Des rides profondes marquaient son visage.

Son dos était légèrement voûté.

Une ancienne blessure semblait le faire boiter.

Le temps avait laissé son empreinte sur chaque partie de son corps.

Alaric, lui, paraissait toujours avoir une vingtaine d'années.

Doros s'arrêta devant lui.

Il le regarda longuement.

Trop longuement.

Comme s'il essayait de résoudre une énigme.

Puis il secoua lentement la tête.

— C'est étrange.

— Quoi ?

— Toi.

Alaric sentit immédiatement son estomac se contracter.

— Pourquoi ?

Le vieil homme eut un petit rire.

Pas un rire moqueur.

Un rire fatigué.

— Regarde-moi.

Alaric ne répondit pas.

— Quand nous nous sommes rencontrés, nous étions presque des garçons.

Je me souviens encore de notre première campagne.

Tu te rappelles ?

— Oui.

— Moi, je m'en rappelle surtout parce que mon genou me le rappelle chaque hiver.

Doros sourit.

Puis son sourire s'effaça peu à peu.

— J'ai perdu des cheveux.

J'ai gagné des rides.

Mes fils sont devenus des hommes.

Et bientôt mes petits-enfants porteront les armes à leur tour.

Il marqua une pause.

Ses yeux restaient fixés sur Alaric.

— Toi, en revanche...

Tu es exactement le même.

Le silence s'installa entre eux.

Alaric sentit une légère sueur froide parcourir sa nuque.

Depuis des années, il évitait d'y penser.

Il faisait semblant de ne pas remarquer.

Comme si ignorer le problème pouvait le faire disparaître.

Mais le problème était là.

Visible.

Évident.

Doros leva une main ridée vers son propre visage.

— Regarde-moi.

Puis regarde-toi.

Ce n'est pas normal.

Alaric chercha une réponse.

N'importe laquelle.

Mais aucune ne vint.

Que pouvait-il dire ?

Qu'il était immortel ?

Qu'il ne comprenait pas lui-même ce qui lui arrivait ?

Qu'il avait cessé de vieillir sans savoir pourquoi ?

Personne ne croirait une telle histoire.

Et même si quelqu'un le croyait...

Ce serait pire.

Finalement, il haussa simplement les épaules.

— J'ai de la chance.

Doros éclata de rire.

Un rire sincère cette fois.

— De la chance ?

Si c'est de la chance, alors les dieux t'aiment plus que le reste d'entre nous.

Puis il posa une main sur l'épaule d'Alaric.

Une main usée.

Tremblante.

Vieille.

— Profites-en.

Parce que le reste d'entre nous ne peut pas.

Ces mots furent prononcés sans jalousie.

Sans colère.

Simplement comme un constat.

Et c'est précisément cela qui troubla Alaric.

Doros lui adressa un dernier signe de tête avant de reprendre sa route.

Sa silhouette s'éloigna lentement dans la lumière du soir.

Boitant légèrement.

Vieillissant à chaque année qui passait.

Alaric resta immobile.

Longtemps.

À regarder son ancien compagnon disparaître au coin d'une rue.

Puis il baissa les yeux vers ses propres mains.

Elles étaient identiques à celles qu'il avait dix ans plus tôt.

Quinze ans plus tôt.

Presque vingt ans plus tôt.

Aucune ride.

Aucune faiblesse.

Aucune trace du temps.

Pour la première fois, cette réalité ne lui parut plus être un cadeau.

Elle ressemblait davantage à une condamnation.

Le vieillard ne semblait pas méfiant.

Seulement surpris.

Mais cela suffisait.

Parce que Doros n'était certainement pas le seul à l'avoir remarqué.

D'autres avaient dû se poser la même question.

D'autres avaient dû comparer leurs souvenirs à son visage.

Pour la première fois, Alaric comprit que son immortalité finirait par être remarquée.

Il avait vécu dix années à Sparte.

Puis quinze.

Puis presque vingt.

Et pourtant son visage était identique.

Les autres vieillissaient.

Pas lui.

Cette nuit-là, il monta seul sur les hauteurs qui dominaient la cité.

Le soleil disparaissait lentement derrière les montagnes.

Sparte baignait dans une lumière dorée.

La même lumière qu'il avait vue en arrivant ici des années plus tôt.

Pourtant tout était différent.

Il regarda longtemps la ville.

Sa ville.

La seule qu'il ait jamais vraiment considérée comme un foyer.

Puis une vérité s'imposa à lui.

Simple.

Brutale.

Inévitable.

Un jour, il devrait partir.

Pas aujourd'hui.

Pas demain.

Mais bientôt.

Parce que Sparte continuerait à changer.

Parce que les hommes qu'il connaissait continueraient à vieillir.

Et parce que lui resterait le même.

Immobile au milieu du temps.

Alors que les étoiles apparaissaient une à une dans le ciel grec, Alaric comprit enfin quelque chose.

Il avait survécu aux Thermopyles.

Mais il commençait à comprendre qu'il ne survivrait peut-être jamais au temps.

If you find any errors ( Ads popup, ads redirect, broken links, non-standard content, etc.. ), Please let us know < report chapter > so we can fix it as soon as possible.

Tip: You can use left, right, A and D keyboard keys to browse between chapters.