Chapitre 33 — Le survivant
Le ciel tournait lentement au-dessus de lui.
Bleu.
Parfaitement bleu.
Comme si le monde refusait de reconnaître ce qui se passait en dessous.
Alaric était allongé dans la poussière.
Chaque respiration ressemblait à un combat.
La lance qui avait traversé son thorax avait disparu.
Mais la blessure était toujours là.
Béante.
Mortelle.
Même pour lui, guérir prendrait du temps.
Trop de temps.
Autour de lui, les Thermopyles mouraient.
Les cris continuaient.
Les chocs de métal résonnaient encore.
Mais ils semblaient plus lointains.
Comme s'il les entendait à travers de l'eau.
Puis un corps s'effondra près de lui.
Un Spartiate.
Il ne bougeait plus.
Son regard fixait le ciel.
Vide.
Alaric détourna les yeux.
Son cœur battait à toute vitesse.
Nikandros.
Où était Nikandros ?
Il tenta de se redresser.
Une douleur atroce traversa immédiatement sa poitrine.
Il eut l'impression que ses côtes se brisaient une seconde fois.
Le monde vacilla.
Des points noirs dansèrent devant ses yeux.
Pendant un instant, il crut qu'il allait perdre connaissance.
Mais il serra les dents.
Et continua.
Lentement.
Très lentement.
Ses mains s'enfoncèrent dans la terre rougeâtre.
Mélangée au sang.
Au sien.
À celui des autres.
Il parvint finalement à s'asseoir.
Puis à lever la tête.
La bataille était devenue méconnaissable.
La phalange avait disparu.
Les formations avaient disparu.
Il ne restait plus qu'un chaos sanglant.
Des groupes isolés de Grecs combattaient encore.
Entourés.
Submergés.
Chaque mètre de terrain était couvert de corps.
Grecs.
Perses.
Mêlés ensemble.
Comme si la terre elle-même refusait désormais de distinguer les vainqueurs des vaincus.
Partout, des hommes mouraient.
Certains en silence.
D'autres en hurlant.
Un jeune Thespien tentait encore de se relever malgré une lance fichée dans son ventre.
Un Perse rampait dans la poussière, laissant derrière lui une traînée de sang sombre.
Plus loin, deux soldats s'entre-tuaient à coups de poignard, trop épuisés pour manier leurs armes correctement.
L'air empestait le fer.
La sueur.
La mort.
Alaric aperçut alors le vétéran.
Pendant une seconde, l'espoir revint.
Le vieil homme était encore debout.
Toujours.
Sa lance avait disparu depuis longtemps.
Son bouclier aussi.
Il combattait avec une épée.
Entouré de plusieurs ennemis.
Même épuisé.
Même blessé.
Il continuait.
Comme il l'avait toujours fait.
Comme si abandonner était une idée qu'il n'avait jamais apprise.
Un Perse attaqua.
Le vétéran esquiva.
Frappa.
L'homme tomba.
Un second arriva.
Puis un troisième.
Puis un quatrième.
Trop nombreux.
Beaucoup trop nombreux.
Malgré cela, le vieil homme continuait de se battre avec une précision presque irréelle.
Chaque mouvement était économique.
Chaque coup était mortel.
Pendant quelques secondes, Alaric retrouva l'homme qui l'avait entraîné.
Celui qui corrigeait sa garde.
Celui qui lui répétait inlassablement qu'un Spartiate ne gaspille jamais son énergie.
Puis la réalité reprit ses droits.
Alaric voulut crier.
L'avertir.
L'aider.
Mais aucun son ne sortit de sa gorge.
Le vétéran recula.
Encore.
Puis son pied glissa sur un cadavre.
Un instant.
Une seule erreur.
Une erreur minuscule.
Une erreur que le vétéran n'aurait jamais commise dix ans plus tôt.
Une erreur née de la fatigue.
Du sang perdu.
Des années.
Une lance le frappa.
Puis une autre.
Puis une troisième.
Le vieil homme vacilla.
Son épée lui échappa des mains.
Pendant une seconde, il resta debout.
Comme incapable d'accepter ce qui venait d'arriver.
Comme si son corps refusait encore de comprendre qu'il avait atteint sa limite.
Puis il s'effondra.
Et ne se releva pas.
Alaric resta figé.
Incapable de détourner les yeux.
Le vétéran était mort.
L'homme qui l'avait formé.
L'homme qui l'avait aidé à devenir spartiate.
L'homme qui lui avait appris à tenir une lance.
À encaisser la douleur.
À survivre.
L'homme qui avait survécu à tant de guerres.
Était mort.
Comme tous les autres.
Comme n'importe quel homme.
Une colère sourde monta en lui.
Une colère froide.
Brûlante.
Une colère contre les Perses.
Contre les dieux.
Contre lui-même.
Parce qu'il était encore vivant.
Parce qu'il ne pouvait rien faire.
Parce qu'il regardait mourir ceux qu'il aimait depuis le sol comme un blessé incapable de se battre.
Il se força à se relever.
Sa poitrine saignait encore.
Ses jambes tremblaient.
Mais il se remit debout.
Parce qu'il refusait de rester à terre.
Parce que Nikandros était encore quelque part.
Parce qu'il devait le retrouver.
Même si cela ne changerait rien.
Même si la bataille était déjà perdue.
Il ramassa une épée abandonnée.
Le bronze était couvert de sang.
La poignée glissante.
Puis il avança.
Chaque pas était une souffrance.
Chaque respiration lui arrachait une douleur nouvelle.
Sa blessure tentait de se refermer.
Il le sentait.
La chair se reconstruisait lentement.
Mais beaucoup trop lentement pour cette bataille.
Alors il continua.
Encore.
Toujours.
Comme les Spartiates l'avaient fait.
Puis il l'aperçut.
Nikandros.
Toujours vivant.
Toujours debout.
Toujours en train de se battre.
Alaric sentit un immense soulagement l'envahir.
Durant une seconde seulement.
Parce qu'il vit ensuite le sang.
Beaucoup de sang.
Trop de sang.
Le flanc de son ami était ouvert.
Son bras gauche pendait anormalement.
Son casque avait disparu.
Une profonde coupure traversait son front.
Le sang coulait jusque dans ses yeux.
Et pourtant...
Il combattait encore.
Comme un démon.
Comme un homme refusant d'accepter sa propre mort.
Comme un Spartiate.
— Nikandros !
Cette fois, sa voix sortit.
Faible.
Mais réelle.
Le Spartiate tourna la tête.
Et sourit.
Un véritable sourire.
Au milieu de l'enfer.
Comme s'ils se croisaient simplement dans la cour d'entraînement.
— Tu es toujours vivant.
— Toi aussi.
— J'essaie.
Puis un Perse surgit.
Nikandros le tua.
Puis un autre.
Puis encore un autre.
Son épée montait.
Descendait.
Frappait.
Toujours.
Mais Alaric le vit.
Il était plus lent.
Plus fatigué.
Chaque mouvement lui coûtait davantage.
Ses jambes vacillaient.
Sa respiration était irrégulière.
La fin approchait.
Et ils le savaient tous les deux.
Leurs regards se croisèrent une nouvelle fois.
Au milieu du vacarme.
Au milieu du sang.
Au milieu des morts.
— Tu sais...
Lança Nikandros entre deux respirations.
— Quoi ?
Le Spartiate repoussa un ennemi d'un coup de bouclier brisé.
Puis cracha du sang.
— Tu réfléchis toujours trop.
Malgré tout.
Malgré la douleur.
Malgré les larmes qui menaçaient de monter.
Alaric eut un rire nerveux.
— Et toi, tu parles toujours trop.
— Quelqu'un doit compenser.
— Ce n'est vraiment pas le moment.
— C'est justement le meilleur moment.
Nikandros sourit encore.
Puis repartit au combat.
Un nouvel ennemi arriva.
Puis deux.
Puis trois.
Nikandros continua de combattre.
Encore.
Toujours.
Comme s'il pouvait repousser la mort à force de volonté.
Comme si son simple refus suffisait.
Mais même les héros finissent par tomber.
Une lame traversa finalement son ventre.
Le temps sembla s'arrêter.
Le Spartiate vacilla.
Son épée resta suspendue dans les airs.
Le Perse qui l'avait frappé recula instinctivement.
Comme effrayé par ce qu'il venait de faire.
Mais Nikandros resta debout.
Une seconde.
Puis deux.
Comme s'il refusait de tomber.
Comme s'il refusait de quitter ce monde.
Comme s'il voulait arracher quelques instants de plus à son destin.
Il regarda alors Alaric.
Une dernière fois.
Le vacarme semblait avoir disparu.
Il n'y avait plus qu'eux deux.
Deux amis au milieu d'un champ de morts.
Puis Nikandros sourit.
Un sourire calme.
Paisible.
Comme celui d'un homme qui n'avait aucun regret.
Et il s'effondra.
Cette fois, il ne se releva pas.
Le monde entier sembla devenir silencieux.
Pour Alaric.
Seulement pour lui.
Les cris existaient encore.
Les combats continuaient.
Les hommes mouraient toujours.
Mais tout semblait lointain.
Étouffé.
Comme si une partie de lui venait de disparaître avec son ami.
Parce qu'au même instant, il comprit ce que signifiait réellement être immortel.
Ce n'était pas survivre aux batailles.
Ni guérir des blessures.
Ni défier la mort.
C'était voir partir ceux qui ne le sont pas.
Encore.
Et encore.
Et encore.
Voir leurs visages disparaître.
Entendre leurs voix s'éteindre.
Porter leurs souvenirs quand plus personne ne se souvient d'eux.
Et savoir qu'il continuerait seul.
Toujours.
Longtemps après que leurs noms auraient disparu.
Longtemps après que les Thermopyles ne seraient plus qu'une histoire racontée autour d'un feu.
Longtemps après que le monde aurait oublié ceux qui étaient morts ici.
Lui se souviendrait.
Toujours.
Alaric ne savait pas combien de temps il resta immobile.
Une minute.
Une heure.
Peut-être davantage.
Le corps de Nikandros reposait à quelques mètres de lui.
Inerte.
Silencieux.
Définitivement silencieux.
Autour, la bataille s'éteignait peu à peu.
Les derniers combats disparaissaient.
Les cris devenaient plus rares.
Puis finirent par cesser.
Lentement.
Comme les dernières braises d'un feu mourant.
Le soleil poursuivait sa course dans le ciel.
Indifférent.
Toujours indifférent.
Alaric tomba finalement à genoux.
L'épée glissa de ses doigts.
Il n'avait plus la force de la tenir.
Sa poitrine guérissait.
Sa blessure se refermait.
Mais aucune immortalité ne pouvait réparer ce qui venait de se briser en lui.
Le vent souffla entre les cadavres.
Faisant claquer quelques morceaux de tissus déchirés.
Pour la première fois depuis son arrivée dans ce monde...
Il était seul.
Vraiment seul.
Nikandros était mort.
Le vétéran était mort.
Léonidas était mort.
Tous ceux qui avaient donné un sens à cette vie avaient disparu en l'espace de quelques heures.
Alaric finit par se relever.
Ses jambes tremblaient encore.
Il avança lentement parmi les morts.
Chaque pas révélait une nouvelle scène d'horreur.
Un Spartiate appuyé contre un rocher.
Mort depuis longtemps.
Une main crispée sur sa lance.
Un Thespien allongé sur le dos.
Le regard tourné vers le ciel.
Comme s'il observait encore les nuages.
Des Perses.
Des dizaines.
Des centaines.
Éparpillés partout.
Les vainqueurs et les vaincus reposaient désormais côte à côte.
Égaux devant la mort.
Le champ de bataille semblait infini.
Le sol lui-même avait changé de couleur.
Rouge.
Rouge sombre.
Rouge presque noir par endroits.
L'odeur était insupportable.
Le sang, La sueur, La poussière et la mort.
Une odeur qu'il n'oublierait jamais.
Jamais.
Alaric marcha sans but.
Comme un fantôme.
Il passa près du corps du vétéran.
Le vieil homme reposait sur le côté.
Le visage étonnamment paisible.
Comme s'il s'était simplement endormi.
Alaric s'accroupit lentement.
Il resta là.
Longtemps.
Sans parler.
Sans bouger.
Puis il posa une main sur son épaule.
Une dernière fois.
— Merci.
Sa voix n'était qu'un murmure.
Le vent emporta aussitôt les mots.
Il se releva.
Et continua.
Plus loin, il retrouva finalement Nikandros.
Le Spartiate était tombé sur le dos.
Son regard fixait le ciel.
Son expression était calme.
Presque sereine.
Comme si la mort l'avait trouvé au terme d'un long voyage.
Alaric sentit sa gorge se nouer.
Il s'agenouilla à côté de lui.
Ses mains tremblaient.
Pendant des années, ils avaient tout partagé.
L'entraînement.
Les blessures.
Les victoires.
Les défaites.
Les repas.
Les gardes de nuit.
Les rêves.
Les peurs.
Dix années.
Dix années réduites à un silence éternel.
Alaric baissa la tête.
Les larmes commencèrent finalement à couler.
Silencieusement.
Sans retenue.
Parce qu'il n'y avait plus personne devant qui cacher sa douleur.
— Tu avais tort.
Murmura-t-il.
Sa voix se brisa.
— Je ne réfléchissais pas trop.
J'essayais juste de comprendre ce monde.
Le vent souffla de nouveau.
Aucune réponse ne vint.
Pour la première fois depuis dix ans.
Nikandros ne répondit pas.
Et c'est cela qui fit le plus mal.
Alaric resta longtemps auprès de lui.
Très longtemps.
Jusqu'à ce que le soleil commence à descendre.
Alors seulement il releva la tête.
Au loin, des soldats perses parcouraient encore le champ de bataille.
Ils achevaient les blessés.
Ramassaient les armes.
Récupéraient les corps importants.
Mais personne ne faisait attention à lui.
Peut-être le croyaient-ils mort.
Peut-être n'était-il qu'un cadavre de plus parmi des milliers.
Cela lui convenait.
Il regarda une dernière fois le défilé.
Les falaises.
La mer.
Les Thermopyles.
Cet endroit où il avait vu mourir une légende.
Cet endroit où il avait perdu sa famille.
Puis une pensée s'imposa à lui.
Brutale.
Inévitable.
Il allait continuer.
Pas parce qu'il le voulait.
Parce qu'il n'avait pas le choix.
Son immortalité ne lui demandait jamais son avis.
Elle le condamnait simplement à survivre.
Toujours.
Alors que les autres partaient.
Alors que les siècles passaient.
Alors que les visages disparaissaient.
Alaric leva les yeux vers l'horizon.
Quelque part au loin, la guerre continuait.
La Grèce n'était pas encore tombée.
L'Histoire avançait toujours.
Et lui aussi devrait avancer.
Même si chaque pas devenait plus lourd.
Même si une partie de lui était restée ici.
Parmi les morts.
Parmi les héros.
Parmi ceux qu'il ne reverrait jamais.
Le soleil commençait à se coucher lorsque l'immortel quitta finalement le champ des Thermopyles.
Et derrière lui, le vent continuait de souffler entre les corps des trois cents Spartiates.
Comme si les montagnes elles-mêmes refusaient d'oublier leurs noms.
