Chapitre 32 — La fin d'une légende
Les tambours perses résonnèrent une nouvelle fois.
Lents.
Profonds.
Inexorables.
Le son roulait entre les falaises des Thermopyles comme un tonnerre lointain.
Alaric ajusta sa prise sur son bouclier.
Autour de lui, les derniers défenseurs prenaient position.
Les Spartiates.
Les Thespiens.
Trois cents hommes seulement.
Face à eux...
Une armée.
Une véritable mer humaine.
Le soleil venait à peine de dépasser les montagnes lorsque les premières lignes perses commencèrent à avancer.
Personne ne cria.
Personne ne prononça de discours.
Le moment des mots était passé.
Il ne restait plus que l'acier.
Puis l'ennemi chargea.
— Boucliers !
La ligne spartiate se referma instantanément.
Le bronze s'emboîta.
Les épaules se touchèrent.
Les lances s'abaissèrent.
Alaric sentit Nikandros se caler contre lui à sa droite.
Le vétéran à sa gauche.
Comme des centaines de fois à l'entraînement.
Comme des milliers.
Puis le choc arriva.
CLANG !
Le bruit fut assourdissant.
Le bouclier d'Alaric encaissa l'impact d'un guerrier perse lancé à pleine vitesse.
Toute son épaule s'engourdit.
Ses dents s'entrechoquèrent.
Ses pieds glissèrent dans la poussière.
Mais il tint.
Comme tous les autres.
— Poussez !
Hurla quelqu'un.
Alors ils poussèrent.
Tous ensemble.
Comme un seul homme.
Comme une seule créature.
Le mur spartiate avança.
D'un pas.
Puis d'un autre.
Les Perses reculèrent.
Un instant.
Un seul.
Cela suffit.
Alaric frappa.
Sa lance trouva une ouverture.
Traversa un plastron.
Puis une poitrine.
Il sentit la résistance de la chair.
Puis celle de l'os.
Le Perse s'effondra.
Mais déjà un autre prenait sa place.
Toujours un autre.
Toujours.
Le combat explosa.
Partout.
Des cris.
Du sang.
Du métal.
Le monde entier semblait s'être réduit à quelques mètres autour de lui.
Il n'y avait plus de stratégie.
Plus de politique.
Plus d'Histoire.
Seulement survivre.
Une lame surgit sur sa gauche.
Il leva son bouclier.
CLANG !
L'impact lui remonta jusqu'au coude.
Un deuxième ennemi arriva immédiatement.
Puis un troisième.
Ils étaient partout.
Toujours plus nombreux.
Alaric repoussa le premier d'un coup d'épaule.
Esquiva une pointe de lance.
Frappe.
Un homme tombe.
Tourne.
Un autre arrive.
Bloque.
Contre-attaque.
Recule.
Pousse.
Respire.
Respire encore.
Ne pas tomber.
Surtout ne pas tomber.
À sa droite, Nikandros riait.
Un rire sauvage.
Celui d'un homme porté par l'adrénaline.
Son épée décrivait des arcs meurtriers.
Chaque coup trouvait une cible.
Chaque ouverture devenait une blessure.
Chaque erreur coûtait une vie.
— À gauche !
Hurla-t-il.
Alaric pivota.
Juste à temps.
Une lance passa devant son visage.
Si près qu'il sentit le vent du métal sur sa peau.
Il attrapa le manche.
Tira brutalement.
Le Perse perdit l'équilibre.
L'épée d'Alaric lui traversa la gorge.
Le sang chaud éclaboussa son visage.
Un autre arriva immédiatement.
Puis un autre.
Toujours un autre.
Comme si l'armée perse ne pouvait jamais finir.
Une lance passa soudain sous son bouclier.
Alaric ne la vit qu'au dernier instant.
Trop tard.
La pointe pénétra profondément dans son abdomen.
Une douleur monstrueuse explosa dans tout son corps.
Il eut l'impression qu'un fer rouge venait de le traverser.
Son souffle disparut.
Ses jambes cédèrent immédiatement.
Il tomba à genoux dans la poussière.
Le monde vacilla.
Les cris devinrent lointains.
Le choc avait été si violent qu'il peinait à comprendre ce qui venait de se produire.
Le Perse arracha brutalement sa lance.
Une nouvelle vague de douleur traversa Alaric.
Le sang jaillit sur son armure.
Sur ses mains.
Sur le sol.
Autour de lui, pourtant, la bataille continua.
Indifférente.
Implacable.
Personne n'avait remarqué sa chute.
Personne n'avait le temps.
Un autre guerrier perse aperçut alors l'ouverture.
Une proie blessée.
Une proie facile.
L'homme chargea.
Épée levée.
Alaric serra les dents.
Il se força à bouger.
Chaque mouvement était une torture.
Il roula sur le côté au moment où la lame s'abattait.
L'épée frappa le sol dans une gerbe d'étincelles.
Alaric se releva difficilement.
Son adversaire n'eut pas le temps de réagir.
Son épée remonta.
Traversa le ventre du Perse.
L'homme s'effondra.
Mort.
Alaric recula de plusieurs pas.
Sa respiration était chaotique.
Du sang coulait toujours entre ses doigts.
Pourtant...
Déjà...
Au fond de la plaie, la chair commençait à se reconstruire.
Les muscles se refermaient lentement.
Le saignement diminuait.
Comme toujours.
Comme depuis dix ans.
Son immortalité refusait de le laisser mourir.
— Alaric !
Il tourna la tête.
Nikandros venait d'abattre un ennemi.
Puis un second.
Puis un troisième.
Le Spartiate était couvert de sang.
Une partie du sang n'était même pas la sienne.
— Tu es encore vivant ?
Hurla-t-il.
— Malheureusement.
— Dommage.
— J'espérais me reposer.
— Tu te reposeras quand tu seras mort.
— Mauvaise nouvelle.
— Quoi ?
— Je suis difficile à tuer.
Nikandros éclata de rire.
Puis replongea dans la mêlée.
Pendant un instant.
Un seul.
Alaric oublia presque qu'ils allaient mourir.
Puis le cri arriva.
Depuis l'arrière.
Un cri différent.
Un cri de panique.
Un cri d'avertissement.
— Derrière nous !
Le sang d'Alaric se glaça.
Les Perses du sentier.
Ils étaient là.
Enfin.
Ou plutôt...
Déjà.
Le piège venait de se refermer.
Autour de lui, les hommes comprirent immédiatement.
Personne ne demanda d'explication.
Personne ne posa de question.
Les regards se croisèrent.
Et chacun comprit.
C'était la fin.
La véritable fin.
Pourtant personne ne recula.
Personne.
Les Spartiates resserrèrent leurs rangs.
Encore.
Toujours.
Comme ils l'avaient fait toute leur vie.
Alors les Perses attaquèrent des deux côtés.
Et le monde devint un enfer.
Le bruit était partout.
Les cris.
Les impacts.
Les os brisés.
Les lames.
Le sang.
La poussière.
L'air lui-même semblait devenir solide.
Difficile à respirer.
Difficile à traverser.
Alaric frappa.
Encore.
Encore.
Encore.
Il ne savait plus combien d'hommes il avait tués.
Dix ?
Vingt ?
Trente ?
Cela n'avait plus aucune importance.
Puis il aperçut Léonidas.
Le roi combattait au premier rang.
Comme un simple soldat.
Comme un Spartiate.
Une lance à la main.
Son bouclier couvert de sang.
Autour de lui, les hommes se battaient avec une férocité presque surnaturelle.
Puis une pluie de projectiles s'abattit.
Des flèches.
Des javelots.
Des pierres.
Partout.
Une véritable tempête.
Alaric leva instinctivement son bouclier.
Les impacts résonnèrent contre le bronze.
TAC ! TAC ! TAC !
Puis il vit Léonidas vaciller.
Un projectile.
Puis un autre.
Puis un autre encore.
Le roi tomba.
Le temps sembla ralentir.
Le monde entier sembla retenir son souffle.
Puis un rugissement de rage traversa les Grecs.
Pas un cri.
Pas une voix.
Un rugissement.
Comme celui d'un animal blessé.
Les Spartiates se jetèrent vers le corps de leur roi.
Les combats devinrent encore plus sauvages.
Encore plus brutaux.
Encore plus désespérés.
Alaric sentit alors une douleur monstrueuse traverser sa poitrine.
Une lance.
La pointe venait de traverser son thorax.
Son souffle disparut instantanément.
Le monde vacilla.
Ses jambes cédèrent.
Il tomba lourdement dans la poussière.
Le sang remplit sa bouche.
Autour de lui, le combat continuait.
Toujours.
Sans ralentir.
Ses yeux cherchèrent Nikandros.
Ils le trouvèrent.
À quelques mètres.
Toujours debout.
Toujours en train de se battre.
Toujours vivant.
Mais pour combien de temps ?
Alaric tenta de se relever.
Son corps refusait.
Pas encore.
La blessure était trop grave.
Même pour lui.
Alors il resta là.
Dans la poussière.
Au milieu des morts.
À regarder son ami combattre.
Il eut peur.
Pas pour lui.
Pour son ami.
— Nikandros !
Hurla-t-il.
Le Spartiate tourna brièvement la tête.
Leurs regards se croisèrent.
Une dernière fois.
Puis une vague de soldats perses l'engloutit.
Et Alaric le perdit de vue.
Le monde devint flou.
Le bruit semblait s'éloigner.
Sa blessure commençait déjà à guérir.
Mais beaucoup trop lentement.
Pas assez pour revenir immédiatement dans le combat.
Allongé dans la poussière, au milieu du sang et des cadavres, il regarda le ciel.
Et comprit que la légende des Thermopyles touchait à sa fin.
Et pour la première fois depuis son arrivée dans ce monde...
Il eut réellement peur.
Parce qu'il savait ce qui allait arriver.
Et parce qu'il était incapable de l'empêcher.
