Chapitre 31 — Les derniers Spartiates
Le soleil s'élevait lentement au-dessus des montagnes lorsque Léonidas réunit les commandants grecs.
La lumière de l'aube baignait les falaises des Thermopyles d'une teinte dorée trompeusement paisible. Pendant quelques instants, le défilé semblait presque magnifique. La mer scintillait au loin, les oiseaux tournaient dans le ciel clair, et rien ne laissait deviner qu'une des batailles les plus célèbres de l'Histoire était sur le point de connaître son dénouement.
Pourtant, dans le camp grec, l'atmosphère avait changé.
La nouvelle du sentier découvert par les Perses s'était répandue durant la nuit comme un feu dans une forêt sèche. Les hommes parlaient à voix basse. Les regards se tournaient régulièrement vers les montagnes qui dominaient le passage. Chacun savait désormais ce qui se préparait.
Les Perses avançaient vers leur arrière.
L'encerclement n'était plus une possibilité.
C'était une certitude.
Malgré cela, contrairement à ce qu'Alaric aurait imaginé, aucune panique ne s'empara des lignes grecques. Il avait vu des hommes affronter des armées entières sans trembler, mais il s'attendait malgré tout à voir la peur apparaître lorsque la mort devenait inévitable.
Elle était là, bien sûr.
Il la lisait dans certains regards.
Mais elle ne contrôlait personne.
Les soldats continuaient leurs tâches comme chaque matin. Les officiers passaient entre les rangs. Les armes étaient inspectées. Les cuirasses ajustées. Les lances remplacées lorsqu'elles étaient endommagées. Les hommes mangeaient leur maigre repas en silence.
La guerre suivait son cours.
Même lorsque tout semblait perdu.
Alaric observait la scène avec un mélange d'admiration et de tristesse. Dans son ancienne vie, il avait souvent entendu parler du courage spartiate. Aujourd'hui, il le voyait de ses propres yeux.
Ce n'était pas l'absence de peur.
C'était la capacité à continuer malgré elle.
Un peu plus tard dans la matinée, les chefs des différentes cités commencèrent à quitter la tente de Léonidas.
Ils sortirent un à un.
Leurs visages suffisaient à comprendre.
La décision avait été prise.
Les rumeurs naquirent immédiatement.
Certaines prétendaient que tous les Grecs allaient battre en retraite.
D'autres annonçaient une attaque désespérée contre le camp perse.
Quelques soldats affirmaient même que Léonidas préparait une percée vers le sud.
Personne ne savait réellement.
Puis les ordres arrivèrent.
Une partie des contingents grecs allait quitter les Thermopyles.
Le silence qui suivit cette annonce fut étrange.
Comme si le camp entier retenait son souffle.
Certains hommes semblèrent soulagés.
D'autres profondément contrariés.
Quelques-uns baissèrent les yeux, honteux de partir alors que d'autres resteraient.
Mais personne ne les blâma.
Ils avaient déjà accompli l'impossible.
Pendant plusieurs jours, ils avaient tenu face à l'armée la plus puissante du monde.
Ils avaient offert à la Grèce un temps précieux.
Et Léonidas savait désormais que la position ne pouvait plus être sauvée.
Inutile de sacrifier tout le monde.
Alaric observa les colonnes commencer à se préparer.
Des hommes rangeaient leur équipement dans des sacs usés par la campagne. D'autres échangeaient des poignées de main ou de brèves accolades. Certains cherchaient des amis dans la foule pour leur adresser un dernier mot.
Quelques soldats pleuraient discrètement.
D'autres souriaient avec gêne.
Comme s'ils ne savaient pas s'ils devaient se réjouir ou avoir honte.
Nikandros regardait la scène en silence.
Son expression était difficile à lire.
— Tu es en colère ?
Demanda Alaric.
Le Spartiate secoua lentement la tête.
— Non.
— Alors quoi ?
Nikandros observa les soldats qui se préparaient au départ.
Pendant plusieurs secondes, il ne répondit pas.
— Je les envie un peu.
La réponse surprit Alaric.
— Vraiment ?
— Un peu.
Il marqua une pause.
Son regard suivit une colonne qui s'éloignait déjà vers le sud.
— Pas parce qu'ils partent.
Sa voix était calme.
Presque douce.
— Parce qu'ils ont encore un futur.
Ces mots restèrent suspendus entre eux.
Alaric ne trouva rien à répondre.
Parce qu'il comprenait exactement ce que son ami voulait dire.
Ces hommes reverraient peut-être leurs familles.
Ils vieilliraient.
Ils auraient des enfants.
Ils raconteraient un jour ce qu'ils avaient vécu aux Thermopyles.
Nikandros, lui, savait qu'il ne connaîtrait probablement rien de tout cela.
Et pourtant, il ne semblait pas amer.
Simplement lucide.
Le vétéran les rejoignit quelques instants plus tard.
Son armure était déjà remise.
Sa lance reposait contre son épaule.
Son visage ridé paraissait plus fatigué que d'habitude.
— Les ordres sont tombés.
Dit-il simplement.
— Nous restons.
Nikandros hocha la tête.
Comme s'il s'y attendait depuis le début.
— Bien.
Le vétéran leva un sourcil.
— Bien ?
— Oui.
— Tu réalises ce que cela signifie ?
— Oui.
— Et tu trouves cela bien ?
Nikandros eut un léger sourire.
Fatigué.
Mais sincère.
— Je suis Spartiate.
Le vieil homme resta silencieux quelques secondes.
Puis il hocha lentement la tête.
— Réponse acceptable.
Pour la première fois depuis plusieurs heures, un léger rire passa entre eux.
Un rire bref.
Presque fragile.
Comme une dernière tentative de normalité avant la tempête.
Au cours de l'après-midi, les contingents grecs commencèrent à quitter les Thermopyles.
Les colonnes s'éloignèrent lentement vers le sud.
Le bruit de leurs pas résonna longtemps dans le défilé.
Alaric les regarda partir depuis les murailles.
Il se demanda combien d'entre eux survivraient à la guerre.
Combien reverraient leur famille.
Combien parleraient un jour de cette bataille.
Combien se souviendraient des hommes qui restaient derrière eux.
Puis son regard revint vers les défenseurs encore présents.
Les Spartiates.
Les Thespiens.
Quelques centaines d'autres volontaires.
Trop peu.
Beaucoup trop peu.
Et pourtant personne ne songeait à abandonner son poste.
Alors que le soleil commençait à descendre, Léonidas passa une dernière fois devant les rangs.
Le roi avançait lentement.
Sans escorte.
Sans cérémonie.
Les hommes s'écartaient simplement pour lui laisser le passage.
Cette fois, il ne parlait plus comme un roi.
Ni comme un commandant.
Il parlait comme un homme à d'autres hommes.
Sa voix portait naturellement dans le silence du camp.
Il leur rappela pourquoi ils étaient là.
Pourquoi ils avaient tenu.
Pourquoi ils allaient continuer.
Il parla de Sparte.
De la Grèce.
Des familles qui vivaient derrière eux.
Des enfants qui ignoraient encore le danger qui menaçait leur monde.
Il ne promit pas la victoire.
Il ne mentit à personne.
Et c'était précisément pour cela que ses paroles avaient autant de force.
Personne n'applaudit.
Personne ne cria.
Mais lorsqu'il termina, aucun regard ne vacillait.
Alaric comprit alors quelque chose.
Ces hommes n'étaient plus là pour gagner.
Ils le savaient.
Tous.
Ils étaient là pour offrir quelque chose de plus précieux que leur propre vie.
Du temps.
Du temps pour les autres cités.
Du temps pour la Grèce.
Du temps pour ceux qui continueraient le combat après eux.
La nuit tomba lentement sur les Thermopyles.
Une nuit différente des précédentes.
Plus calme.
Plus lourde.
Les feux brûlaient toujours.
Les hommes mangeaient toujours.
Mais chacun savait désormais que beaucoup d'entre eux voyaient ce coucher de soleil pour la dernière fois.
Certains racontaient des souvenirs.
D'autres priaient.
Quelques-uns chantaient doucement des chants de leur cité natale.
Comme pour emporter avec eux un dernier morceau de leur foyer.
Alaric resta longtemps éveillé.
Assis près des murailles.
Le vent venu de la mer soufflait doucement.
Au loin, les feux perses étaient toujours innombrables.
Une mer de lumières dans l'obscurité.
Une mer prête à engloutir les derniers défenseurs du passage.
Derrière lui, Nikandros s'était assoupi.
Le vétéran entretenait silencieusement son équipement.
Chaque geste semblait précis.
Méthodique.
Comme s'il refusait de laisser son esprit penser à demain.
Et pour la première fois depuis son arrivée dans l'Antiquité, Alaric ressentit quelque chose qui ressemblait à de la colère.
Pas contre les Perses.
Pas contre Xerxès.
Pas même contre Éphialtès.
Contre le destin lui-même.
Parce qu'il connaissait la suite.
Parce qu'il savait ce que demain apporterait.
Et parce qu'il était incapable d'empêcher ce qui allait arriver.
Son immortalité lui permettrait probablement de survivre.
Mais elle ne sauverait pas ceux qu'il aimait.
Cette pensée lui paraissait plus douloureuse que toutes les blessures reçues au combat.
Au loin, les tambours perses commencèrent à résonner dans la nuit.
Lents.
Profonds.
Inévitables.
Comme l'annonce d'une tempête.
Les vibrations semblaient traverser la terre elle-même.
Chaque battement rapprochait un peu plus l'aube.
Chaque battement rapprochait un peu plus la fin.
Et tandis que les dernières flammes dansaient sous le ciel étoilé, Alaric comprit que le dernier jour des Thermopyles approchait.
