Alaric l'immortel

Chapitre 30 — Le sentier d'Éphialtès



La nuit était tombée depuis longtemps sur les Thermopyles.

Les feux grecs illuminaient les murailles tandis que les blessés étaient soignés à l'arrière des lignes. Les survivants mangeaient en silence, trop fatigués pour parler. Personne ne célébrait réellement les victoires des deux derniers jours. Ils avaient repoussé l'armée de Xerxès encore et encore, mais tous savaient que la bataille était loin d'être terminée.

Alaric était assis près d'un feu. Son armure reposait à côté de lui. Son flanc le faisait encore souffrir là où l'Immortel perse l'avait frappé. La blessure aurait dû l'immobiliser pendant des semaines. Pourtant, lorsqu'il souleva discrètement sa tunique, il constata que la chair s'était presque entièrement refermée.

Comme toujours.

Comme depuis son arrivée dans ce monde.

Son immortalité continuait d'agir dans l'ombre.

À côté de lui, Nikandros mangeait lentement un morceau de pain. Pour une fois, il ne plaisantait pas. Son visage était fermé, ses bras couverts d'ecchymoses et de coupures superficielles. Même lui semblait épuisé.

Le vétéran arriva quelques instants plus tard.

À la seconde où Alaric aperçut son expression, il comprit que quelque chose n'allait pas.

Le vieil homme s'assit sans un mot.

— Quelque chose s'est passé, dit immédiatement Nikandros.

Le vétéran resta silencieux quelques secondes avant de répondre.

— Un cavalier est arrivé il y a peu.

Alaric releva la tête.

— Celui qui a demandé à voir Léonidas ?

— Oui.

Le silence revint.

Le feu crépitait doucement entre eux.

— Qu'a-t-il annoncé ?

Demanda finalement Nikandros.

Le vieil homme fixa les flammes.

— Quelqu'un a parlé aux Perses.

Ces quelques mots suffirent à faire disparaître le peu de chaleur qu'Alaric ressentait encore.

Son estomac se noua.

Parce qu'il connaissait déjà la suite.

Ou du moins, il croyait la connaître.

— Que veux-tu dire ?

Demanda Nikandros.

— Un homme a révélé l'existence d'un sentier dans les montagnes.

Nikandros fronça les sourcils.

— Quel sentier ?

— Un passage qui contourne les Thermopyles.

Le silence qui suivit fut lourd.

Très lourd.

Même les bruits du camp semblaient s'être éloignés.

Nikandros secoua lentement la tête.

— Impossible.

— J'aimerais que ce soit impossible.

Répondit calmement le vétéran.

— Mais les éclaireurs ont confirmé l'information.

Alaric baissa les yeux vers le feu.

Éphialtès.

Le nom résonna immédiatement dans son esprit.

Le traître des Thermopyles.

L'homme qui allait changer le cours de la bataille.

L'homme qui allait condamner Léonidas.

Pendant toutes ces années, cette histoire n'avait été qu'une ligne dans un livre.

Maintenant, elle était réelle.

Elle avait un visage.

Des voix.

Des hommes de chair et de sang qui riaient encore quelques heures plus tôt autour des feux du camp.

Alaric sentit sa mâchoire se contracter.

Pendant des années, il avait vécu avec cette connaissance du futur comme avec un secret précieux. Il savait quelles batailles seraient gagnées, lesquelles seraient perdues. Il savait quels événements marqueraient l'Histoire.

Mais il n'avait jamais imaginé ce que cela ferait lorsque ces événements cesseraient d'être des dates pour devenir des personnes.

— Le roi le sait ?

Demanda-t-il d'une voix plus basse qu'il ne l'aurait voulu.

— Oui.

— Et que compte-t-il faire ?

Le vétéran resta silencieux quelques instants. Son regard demeurait fixé sur les flammes.

— Je pense qu'il le sait déjà.

— Quoi ?

Le vieil homme leva lentement les yeux vers lui.

— Ce qui va arriver.

Personne ne répondit.

Le feu crépitait doucement entre eux.

Au loin, des soldats parlaient encore autour d'autres foyers. Quelqu'un ria brièvement avant que le silence ne retombe.

Si les Perses empruntaient ce sentier, ils apparaîtraient derrière les Grecs.

Les Thermopyles deviendraient un piège.

Et cette fois, ce seraient les défenseurs qui se retrouveraient enfermés.

Nikandros passa une main sur son visage fatigué.

— Alors nous sommes déjà morts.

Le vétéran secoua la tête.

— Non.

— Tu viens pourtant de dire...

— J'ai dit que nous risquions d'être encerclés.

Il marqua une pause.

— Être condamné et être mort sont deux choses différentes.

Nikandros eut un sourire amer.

— Voilà une nuance très spartiate.

Le vieil homme haussa les épaules.

— Peut-être.

Puis son regard se durcit.

— Mais tant que nous respirons, nous combattons.

Personne ne trouva quoi répondre à cela.

Parce qu'au fond, c'était exactement ce que tous pensaient.

Plus tard dans la nuit, le camp resta éveillé.

Les rumeurs circulaient déjà d'un feu à l'autre. Elles voyageaient plus vite que les ordres eux-mêmes.

Certains affirmaient que les Perses étaient encore loin du sentier.

D'autres prétendaient qu'ils avaient déjà franchi les montagnes.

Quelques-uns parlaient même de trahisons supplémentaires.

Personne ne savait réellement ce qui était vrai.

Mais tous comprenaient qu'un danger nouveau venait d'apparaître.

Les officiers allaient et venaient sans cesse. Des messagers traversaient les lignes. Des groupes de soldats étaient déplacés vers certaines positions avant d'être rappelés quelques instants plus tard.

L'incertitude était presque pire que la bataille.

Durant les combats, au moins, chacun savait quoi faire.

Ici, il ne restait que l'attente.

Une attente lourde.

Oppressante.

Alaric ne dormit pas.

Impossible.

Il resta assis contre une pierre, observant les flammes danser dans l'obscurité.

Le vent venu de la mer apportait une légère fraîcheur qui contrastait avec la chaleur des feux.

Autour de lui, certains hommes finirent par s'endormir malgré tout. D'autres restaient éveillés, perdus dans leurs pensées.

Son esprit retournait sans cesse vers sa vie passée.

Les livres d'Histoire.

Les documentaires.

Les récits de la bataille.

Il se souvenait parfaitement de la manière dont les Thermopyles étaient racontées dans son époque.

Quelques paragraphes.

Quelques pages parfois.

Des chiffres.

Des cartes.

Des analyses militaires.

Tout semblait si simple lorsqu'on observait les événements à travers les siècles.

Personne ne parlait des hommes qui ne trouvaient pas le sommeil.

Personne ne parlait de ceux qui pensaient à leur famille.

Personne ne parlait de la peur.

Pendant longtemps, il avait cru que connaître le futur serait un avantage.

Une arme.

Une protection.

Ce soir-là, il comprit que c'était parfois une malédiction.

Parce qu'il connaissait la suite.

Parce qu'il savait ce qui attendait ces hommes.

Et parce qu'il était incapable de changer ce qui allait arriver.

Son regard se posa sur Nikandros.

Son ami s'était finalement assoupi près du feu.

Son visage paraissait plus jeune lorsqu'il dormait.

Moins dur.

Moins marqué par les années d'entraînement et de guerre.

Alaric sentit une douleur étrange lui serrer la poitrine.

Nikandros.

Le vétéran.

Les Spartiates avec lesquels il avait vécu pendant dix ans.

Ils n'étaient plus des personnages historiques.

Ils n'étaient plus des noms oubliés.

Ils étaient devenus sa famille.

Et l'Histoire s'apprêtait à les emporter.

Pour la première fois depuis longtemps, il se demanda si son immortalité était réellement un don.

Tous ces hommes pouvaient mourir.

Lui non.

Ils trouveraient peut-être la paix.

Lui continuerait.

Toujours.

Encore et encore.

Cette pensée le poursuivit jusqu'à l'aube.

Peu avant le lever du soleil, une agitation inhabituelle parcourut le camp.

Des officiers traversaient les lignes à grands pas.

Des commandants étaient convoqués.

Les chefs des différentes cités rejoignaient la position de Léonidas.

Les hommes se redressaient à mesure que les nouvelles circulaient.

Quelque chose venait de se produire.

Quelque chose de définitif.

Les éclaireurs revenus des montagnes apportèrent finalement la confirmation.

Les Perses avaient trouvé le passage.

Ils l'empruntaient déjà.

Cette fois, il n'y avait plus le moindre doute.

La bataille venait de changer.

Pas demain.

Pas dans quelques jours.

Maintenant.

La nouvelle se répandit rapidement parmi les soldats.

Les conversations cessèrent peu à peu.

Les regards changèrent.

Les sourires disparurent.

Même les plus courageux comprirent immédiatement ce que cela signifiait.

Ils n'étaient plus simplement en train de défendre un passage.

Ils étaient désormais encerclés.

Certains baissèrent les yeux.

D'autres serrèrent davantage la poignée de leur lance.

Quelques-uns se mirent à prier.

Mais personne ne quitta son poste.

Personne ne tenta de fuir.

Alaric aperçut Léonidas un peu plus tard.

Le roi marchait entre les positions.

Il parlait avec les officiers.

Avec les soldats.

Avec les alliés.

Il prenait le temps de s'arrêter auprès de certains hommes.

De leur adresser quelques mots.

De poser une main sur une épaule.

Son visage demeurait calme.

Mais ce n'était plus le calme d'un homme préparant une bataille.

C'était celui d'un homme qui avait accepté son destin.

Et cette simple vision troubla profondément Alaric.

Parce que lui-même n'était pas certain d'en être capable.

Il se demanda ce qui pouvait bien se passer dans l'esprit du roi.

Pensait-il à Sparte ?

À sa femme ?

À ses enfants ?

Ou avait-il déjà dépassé tout cela ?

Léonidas continua sa marche sans montrer la moindre hésitation.

Comme si la mort elle-même ne pouvait plus l'atteindre.

Le soleil commençait à apparaître derrière les montagnes lorsque les premières trompettes perses résonnèrent au loin.

Une nouvelle journée de combat allait commencer.

Mais cette fois, tout était différent.

Les Grecs tenaient encore les Thermopyles.

Pour quelques heures.

Peut-être pour une journée.

Peut-être moins.

Les premiers rayons du soleil se reflétèrent sur les casques et les boucliers de bronze.

Partout, les hommes reprenaient leurs armes.

Les lances se dressaient vers le ciel.

Les officiers donnaient leurs derniers ordres.

Et tandis qu'il observait cette armée qui se préparait à affronter son destin, Alaric comprit enfin quelque chose qu'aucun livre n'avait jamais réussi à lui apprendre.

Le véritable courage ne consistait pas à croire en la victoire.

Le véritable courage consistait à continuer malgré la certitude de la défaite.

À avancer alors que tout espoir avait disparu.

À rester aux côtés de ses frères lorsque la raison elle-même ordonnait de fuir.

Et en regardant les Spartiates prendre position une dernière fois, Alaric comprit pourquoi leur nom traverserait les siècles.

Non parce qu'ils avaient gagné.

Mais parce qu'ils avaient choisi de rester.

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