Chapitre 29 — Le mur de bronze
Les Perses revinrent avant même que les Grecs aient eu le temps de reprendre leur souffle.
À peine la première vague s'était-elle retirée que les tambours recommencèrent à résonner.
Encore.
Toujours.
Inlassablement.
Comme le battement d'un cœur gigantesque.
Alaric essuya le sang qui coulait le long de sa joue.
Sa cuisse lui faisait encore mal.
Mais la blessure se refermait déjà.
Sous son armure.
À l'abri des regards.
Comme si elle n'avait jamais existé.
Devant lui, les lignes perses se reformaient.
Des milliers d'hommes remplaçaient les morts.
Les cadavres étaient traînés vers l'arrière.
D'autres soldats prenaient immédiatement leur place.
L'armée de Xerxès semblait inépuisable.
Nikandros cracha dans la poussière.
— Ils ont perdu des centaines d'hommes.
— Des milliers.
Corrigea le vétéran.
— Et regarde-les.
Les trois hommes observèrent l'horizon.
Les rangs perses continuaient jusqu'à perte de vue.
Le vieil homme secoua lentement la tête.
— Ils peuvent perdre dix fois plus de soldats que nous et continuer à avancer.
Personne ne répondit.
Parce que c'était vrai.
Puis les cors perses retentirent.
Une nouvelle attaque commençait.
— Boucliers !
Hurla un officier.
La phalange se referma immédiatement.
Les grands boucliers de bronze s'emboîtèrent.
Les lances se baissèrent.
Les hommes se préparèrent.
Cette fois, les Perses arrivèrent plus vite.
Beaucoup plus vite.
Ils avaient compris qu'ils ne perceraient pas en avançant lentement.
Alors ils coururent.
Des centaines.
Puis des milliers.
Le sol trembla sous leurs pas.
Le choc fut encore plus violent que le premier.
Le bouclier d'Alaric encaissa l'impact d'un guerrier lancé à pleine vitesse.
Ses pieds glissèrent dans la poussière.
Ses épaules protestèrent sous l'effort.
Mais il tint.
Comme tous les autres.
La ligne grecque plia légèrement.
Puis se stabilisa.
Puis repoussa.
Une lance perse passa entre deux boucliers.
Alaric tourna la tête juste à temps.
La pointe lui entailla profondément l'épaule.
Une douleur brûlante traversa tout son bras.
Il grogna.
Puis frappa.
Son épée s'abattit sur le poignet de son adversaire.
L'homme hurla.
Sa main tomba dans la poussière.
Le combat continua.
Sans ralentir.
Jamais.
Partout autour de lui, des hommes mouraient.
Des Perses.
Des Grecs.
Des alliés venus d'autres cités.
La mort frappait au hasard.
Sans distinction.
Une flèche vint se planter dans le cou d'un hoplite à quelques mètres.
L'homme lâcha sa lance.
Tomba à genoux.
Puis s'effondra.
Un autre prit immédiatement sa place.
La ligne ne devait jamais s'ouvrir.
Jamais.
Alaric comprit alors la véritable force des Spartiates.
Ce n'était pas leur courage.
Ni leur force physique.
Ni même leur discipline.
C'était leur capacité à continuer.
Toujours.
Malgré la peur.
Malgré la fatigue.
Malgré les morts.
La phalange avançait.
Reculait.
Puis avançait encore.
Comme une machine.
Comme un mur vivant.
À sa droite, Nikandros riait presque.
Pas de joie.
Pas de folie.
Un rire de combattant.
Un rire né de l'adrénaline.
Chaque fois qu'il frappait, un Perse tombait.
Chaque fois qu'un ennemi avançait, il le repoussait.
Alaric n'avait jamais vu son ami se battre ainsi.
Et il comprit soudain pourquoi les instructeurs l'avaient toujours considéré comme l'un des meilleurs.
Puis un cri monta derrière les lignes grecques.
— Les Immortels !
Le mot se répandit rapidement.
Même les Perses semblaient réagir différemment.
Une agitation parcourut leurs rangs.
Les soldats ordinaires commencèrent à s'écarter.
Lentement.
Comme s'ils ouvraient un chemin.
Puis ils apparurent.
Des guerriers vêtus d'armures plus riches.
Mieux équipés.
Mieux entraînés.
Le corps d'élite de Xerxès.
Les Immortels.
Nikandros les observa arriver.
— Enfin.
Murmura-t-il.
Le vétéran lui lança un regard.
— Ne sois pas stupide.
— Je ne suis pas stupide.
— Alors cesse de sourire.
— Je ne souris pas.
— Tu souris.
— Peut-être un peu.
Malgré la situation, Alaric faillit rire.
Puis les Immortels chargèrent.
Et le monde explosa de nouveau.
Cette fois, le combat fut différent.
Les hommes en face savaient se battre.
Vraiment.
Les coups étaient plus précis.
Plus rapides.
Plus dangereux.
Un Immortel contourna le bouclier d'Alaric.
Son épée traversa son flanc.
La douleur fut immédiate.
Brutale.
L'air quitta ses poumons.
Il recula d'un pas.
Le Perse sourit.
Convaincu d'avoir gagné.
Une erreur.
Alaric planta son épée dans sa gorge.
Le sang éclaboussa son visage.
L'homme s'effondra.
Mais la blessure restait là.
Profonde.
Mortelle pour un homme normal.
Il sentit le sang couler sous son armure.
Beaucoup de sang.
Pourtant il continua.
Parce qu'il savait déjà ce qui allait se passer.
Quelques minutes plus tard, la douleur diminuait.
Quelques minutes encore.
Et la blessure commençait déjà à se refermer.
Il devait faire attention.
Très attention.
Si quelqu'un remarquait cela...
Il ne savait pas ce qui arriverait.
Le combat dura toute la journée.
Attaque après attaque.
Vague après vague.
Les Perses revenaient.
Toujours.
Les Grecs résistaient.
Toujours.
Lorsque le soleil commença enfin à descendre vers l'horizon, les trompettes perses sonnèrent la retraite.
Une véritable retraite.
Pour la première fois de la journée.
Le silence revint progressivement.
Étrange.
Presque irréel après tant d'heures de combat.
Alaric s'appuya lourdement sur son bouclier.
Son corps entier lui faisait mal.
Ses bras tremblaient.
Ses jambes aussi.
Même son immortalité ne supprimait pas la fatigue.
Elle lui permettait seulement de survivre.
Autour de lui, les survivants reprenaient leur souffle.
Certains riaient.
D'autres pleuraient discrètement.
D'autres encore regardaient simplement les cadavres.
Sans parler.
Le vétéran s'assit lourdement sur une pierre.
— J'ai connu de mauvaises journées.
Dit-il.
— Mais celle-ci mérite une place dans les premières.
Nikandros éclata de rire.
Puis grimaça immédiatement.
— Ne me fais pas rire.
J'ai mal partout.
— C'est bon signe.
Répondit le vieil homme.
— Pourquoi ?
— Parce que cela signifie que tu es encore vivant.
La nuit tomba lentement sur les Thermopyles.
Les feux s'allumèrent dans les deux camps.
Des milliers de lumières apparurent à nouveau dans l'obscurité.
Pourtant, quelque chose avait changé.
Les Grecs le sentaient.
Les Perses aussi.
Malgré leur nombre.
Malgré leurs élites.
Malgré leur puissance.
Ils n'avaient toujours pas franchi les Thermopyles.
Et pour la première fois depuis leur arrivée...
Les soldats de Xerxès avaient découvert une vérité dérangeante.
Les Spartiates n'étaient pas une légende.
Ils étaient bien réels.
Mais au fond du camp grec, alors que les hommes célébraient discrètement cette nouvelle journée de survie, un cavalier couvert de poussière arrivait au galop.
Son cheval semblait sur le point de s'effondrer.
Son visage était livide.
Et lorsqu'il demanda à voir Léonidas immédiatement...
Le vétéran sentit son estomac se nouer.
Quelque chose n'allait pas.
Quelque chose de grave.
Très grave.
