Chapitre 72 — L'homme derrière la grille
La nuit était tombée depuis longtemps sur la capitale.
Les rues, si animées quelques heures plus tôt, s'étaient progressivement vidées. Seules quelques lanternes suspendues aux façades diffusaient encore une lumière vacillante, laissant de longues ombres danser sur les pavés humides.
Sous la ville...
Le silence régnait de nouveau.
Les anciens égouts impériaux étaient redevenus aussi calmes qu'ils l'avaient été durant des siècles.
L'eau s'écoulait lentement dans les canaux de pierre.
Une goutte tomba du plafond.
Puis une autre.
Tout semblait immobile.
Pourtant...
Une silhouette se tenait derrière une vieille grille de fer rongée par la rouille.
Elle n'avait pas bougé depuis le départ de Vaelor.
Son visage restait dissimulé sous une capuche sombre.
Seuls deux yeux gris observaient encore le couloir où le jeune aventurier avait disparu plusieurs heures auparavant.
Un léger sourire apparut.
— Il n'a rien déclenché...
Il sortit lentement de sa cachette.
Ses pas ne produisaient presque aucun bruit.
Comme s'il connaissait parfaitement ces galeries.
Il s'arrêta devant la statue du Gardien des Eaux.
Son regard se posa immédiatement sur le socle.
Le dessin réalisé par Vaelor avait disparu.
Quelqu'un l'avait soigneusement effacé.
L'homme passa doucement la main sur la pierre.
— Sage décision...
murmura-t-il, sa voix se perdant dans l’humidité froide des galeries, comme absorbée par la pierre elle-même.
— Tu observes...
Mais tu ne touches pas.
Un léger souffle traversa le couloir, bien qu’aucun courant d’air ne soit perceptible. Ici, même le silence semblait ancien, presque vivant.
Il leva ensuite lentement les yeux vers la statue.
Le Gardien des Eaux dominait toujours la salle, immobile, figé dans une posture solennelle que les siècles n’avaient pas réussi à briser. L’homme resta un instant à l’observer, comme s’il attendait une réponse de la pierre.
Un très léger mouvement de tête.
À peine perceptible.
Comme un salut silencieux adressé à une entité qui n’était peut-être pas totalement inerte.
Puis il glissa une main dans sa manche.
Le tissu frotta doucement, rompant à peine le calme ambiant.
Il en sortit une petite plaque métallique noire.
Elle semblait absorber la lumière plutôt que la refléter, comme si sa surface refusait toute clarté. Gravé dessus, le même cercle traversé par une épée que celui découvert près de la caravane.
Mais cette fois...
Le symbole était intact.
Parfaitement net.
Comme s’il venait d’être forgé.
L’homme approcha lentement la plaque du socle.
Chaque pas résonnait faiblement, amplifié par les galeries vides.
Un très faible éclat bleu parcourut aussitôt les rainures gravées dans la pierre.
Les inscriptions du socle semblèrent réagir, comme réveillées d’un long sommeil. Une vibration sourde, presque imperceptible, parcourut la structure entière.
La lumière ne dura qu’une seconde.
Puis tout redevint immobile.
Le mécanisme ne s'était pas ouvert.
Aucun déclic.
Aucune fissure.
Rien.
L'inconnu ne sembla pourtant pas surpris.
Il resta parfaitement immobile, comme s’il avait anticipé ce résultat depuis le début.
— Comme je le pensais...
Sa voix était plus basse cette fois, presque satisfaite malgré l’échec apparent.
Il rangea lentement la plaque.
Le geste était méthodique, précis, sans la moindre précipitation.
— Il manque encore une clé.
Son regard se perdit quelques instants dans l'obscurité.
Les ténèbres des égouts semblaient lui répondre en retour, comme si elles aussi écoutaient.
— Ou...
Il marqua une pause.
Un silence plus lourd s’installa, différent des précédents.
— Le véritable héritier.
Quelques dizaines de mètres plus loin...
Le tunnel débouchait sur une salle circulaire.
Bien plus ancienne que les égouts.
Douze colonnes soutenaient une voûte entièrement recouverte d'inscriptions impériales.
Au centre...
Une immense table de pierre occupait presque toute la pièce.
Dessus étaient posées plusieurs cartes.
Des plans.
Des rapports.
Tous concernaient les anciennes constructions impériales.
L'homme s'assit calmement.
Face à lui se trouvait déjà une autre silhouette.
Plus âgée.
Une longue barbe blanche descendait jusqu'à sa poitrine.
Son visage demeurait caché derrière un masque d'argent.
Il ne leva même pas les yeux.
— Alors ?
L'homme retira sa capuche.
— C'était bien lui.
Le vieillard demeura silencieux.
— Il possède la bague.
Cette fois...
Le masque se tourna lentement vers lui.
— Tu en es certain ?
— Absolument.
Le jeune aventurier l'a reçue aujourd'hui.
Le vieil homme resta pensif.
Puis il demanda calmement :
— A-t-il tenté d'activer le mécanisme ?
— Non.
Il s'est contenté d'observer.
Il a dessiné chaque détail.
Mais il n'a rien touché.
Un très léger sourire apparut sous le masque.
— Il réfléchit avant d'agir...
Voilà qui le rend plus dangereux que je ne l'imaginais.
Un long silence s'installa.
Puis le vieillard déroula lentement une immense carte.
Elle ressemblait beaucoup à celle des archives royales.
Mais une différence sauta immédiatement aux yeux.
Les neuf Forteresses y figuraient.
Toutes.
Même celles dont le royaume avait perdu la trace depuis des siècles.
Autour d'elles...
Des dizaines d'autres symboles étaient dessinés.
Des lignes.
Des cercles.
Des passages souterrains.
Tout un réseau invisible reliait les constructions impériales.
Le jeune homme observa la carte.
— Astrion est tombée.
Le vieillard acquiesça.
— Oui.
— Le Geôlier est mort.
— Oui.
— Et pourtant...
Il désigna plusieurs autres points.
— Le plan continue.
Le vieillard referma lentement la carte.
— Astrion n'était que la première serrure.
Sa voix devint plus grave.
— Il en reste encore huit.
Le jeune homme hésita quelques instants.
Puis posa la question qui semblait le préoccuper depuis longtemps.
— Devons-nous éliminer Vaelor ?
Le silence retomba.
Le vieillard ne répondit pas immédiatement.
Il se leva.
Puis marcha lentement jusqu'à une vieille fresque représentant plusieurs chevaliers impériaux.
Au centre...
Une étoile à huit branches.
La même que celle gravée dans la bague.
Il observa longuement le dessin.
Puis secoua doucement la tête.
— Non.
Sa réponse fut calme.
Définitive.
— Pas encore.
Il se retourna.
— Cet homme nous sera probablement plus utile vivant que mort.
Le jeune homme fronça légèrement les sourcils.
— Même s'il continue à découvrir nos secrets ?
— Justement.
Le vieillard posa lentement la main sur la fresque.
— Certaines portes refusent de s'ouvrir devant nous.
Il marqua une pause.
— Peut-être accepteront-elles de s'ouvrir devant lui.
Le silence revint.
Puis le vieillard reprit d'une voix beaucoup plus basse.
— Continue de le surveiller.
Mais n'interviens sous aucun prétexte.
— Même s'il découvre une autre forteresse ?
— Même dans ce cas.
Le masque d'argent se tourna légèrement.
— Son chemin...
Le léger sourire réapparut.
— Nous conduira peut-être jusqu'à ce que nous cherchons depuis des siècles.
Très loin de là...
Dans sa petite chambre de la capitale...
Vaelor dormait profondément.
La bague d'argent reposait sur sa table de chevet.
Sous la lumière de la lune...
L'étoile gravée à l'intérieur sembla briller très faiblement.
Pendant une fraction de seconde seulement.
Puis...
Tout redevint parfaitement silencieux.
Sans que personne ne puisse le voir...
Deux forces différentes venaient désormais de faire exactement le même choix.
Observer Vaelor.
Et attendre son prochain mouvement.
